Poètes et poétesses

Émile Nelligan

Interné à dix-neuf ans, il a passé quarante-deux ans à l'asile : Émile Nelligan (1879-1941), et toute la poésie québécoise moderne commence là.

Poète québécois, dont l'œuvre entière tient dans trois années d'adolescence et fut publiée par un ami alors que son auteur ne pouvait plus la lire.

Il naît le 24 décembre 1879 à Montréal, rue De La Gauchetière, d'un père irlandais de Dublin, David Nelligan, et d'une mère canadienne-française de Rimouski, Émilie Amanda Hudon. Enfance aisée, entre Montréal et la maison d'été de Cacouna ; scolarité désastreuse. Il échoue, redouble, s'absente, et quitte définitivement l'école en mars 1897 sans avoir passé sa syntaxe. Son père déchire les papiers couverts de vers qu'il trouve dans sa chambre, et lui coupe le gaz pour l'empêcher d'écrire la nuit.

Il publie à seize ans, sous le pseudonyme d'Émile Kovar, dans un concours du journal *Le Samedi*. En février 1897, parrainé par Arthur de Bussières, il est admis à l'unanimité à l'École littéraire de Montréal, cénacle d'une vingtaine d'hommes tous plus âgés que lui. Un membre note le soir même : il lit debout, lentement, d'une belle voix grave, et « la tristesse de ses poèmes assombrit son regard ». Verlaine le guide ; la musique le hante depuis qu'il a entendu Paderewski en concert un soir d'avril 1896.

**Le 9 août 1899, à la demande de son père, il est interné.** Il a dix-neuf ans. Il ne sortira plus : Retraite Saint-Benoît-Labre d'abord, puis Saint-Jean-de-Dieu à partir de 1925, jusqu'à sa mort le 18 novembre 1941. Quarante-deux ans. Sa mère mettra trois ans à trouver la force de lui rendre sa seule visite. Il garde jusqu'au bout une mémoire prodigieuse et récite des centaines de vers à ses visiteurs, qui lui redemandent toujours *Le Vaisseau d'or*.

C'est son ami **Louis Dantin** qui rassemble ses poèmes et les publie en 1903 chez Beauchemin sous le titre *Émile Nelligan et son œuvre*, en dix sections — *L'âme du poète*, *Le jardin de l'enfance*, *Amours d'élite*, *Pastels et Porcelaines*, *Virgiliennes*, *Eaux-Fortes Funéraires*, *Petite Chapelle*, *Tristia*, *Vêpres Tragiques*, *Les Pieds sur les Chenets*. Le poète est vivant et ne le saura pas vraiment.

L'œuvre est inégale, et Dantin le disait déjà : il y a des pastiches, des échos de plumes connues. Mais il y a aussi une musicalité que personne n'avait eue avant lui en français d'Amérique, et un espace intérieur — l'enfance, la folie, la mort — là où sa génération faisait des vers patriotiques. On le tient aujourd'hui pour le point de départ de la poésie québécoise moderne, au risque d'un mythe : le poète maudit et l'éternel adolescent réunis dans la même figure.

Petit Poème réunit 107 de ses poèmes, soit le volume de 1903 au complet.