Ténèbres

Émile Nelligan

Émile Nelligan et son œuvre — 1903

La tristesse a jeté sur mon cœur ses longs voiles Et les croassements de ses corbeaux latents ; Et je rêve toujours au vaisseau des vingt ans, Depuis qu’il a sombré dans la mer des Étoiles. Oh ! Quand pourrai-je encor comme des crucifix Étreindre entre mes doigts les chères paix anciennes, Dont je n’entends jamais les voix musiciennes Monter dans tout le trouble où je geins, où je vis ? Et je voudrais rêver longuement, l’âme entière, Sous les cyprès de mort, au coin du cimetière Où gît ma belle enfance au glacial tombeau. Mais je ne pourrai plus ; je sens des bras funèbres M’asservir au Réel, dont le fumeux flambeau Embrase au fond des Nuits mes bizarres Ténèbres !