L’Antiquaire

Émile Nelligan

Émile Nelligan et son œuvre — 1903

Entre ses doigts osseux roulant une ample bague, L’antiquaire, vieux Juif d’Alger ou de Maroc, Orfèvre, bijoutier, damasquineur d’estoc, Au fond de la boutique erre, pause et divague. Puis, des lampes de fer que frôle l’ombre vague S’approchant tout fiévreux, le moderne Shylock Recule, horrifié. Rigide comme un bloc Il semble au cœur souffrir de balafres de dague. Malheur ! Ce vieil artiste a trop tard constaté Que l’anneau Louis XIV a fou prix acheté N’est qu’un bibelot vil où rit l’infâme fraude. C’est pourquoi, sous le flot des lustres miroitants, L’horrible et fauve jet de son œil filtre et rôde Dans la morne pourpreur des rubis éclatants.