L’Homme aux cercueils

Émile Nelligan

Émile Nelligan et son œuvre — 1903

Maître Christian Loftel n’a d’état que celui De faire des cercueils pour les mortels ses frères, Au fond d’une boutique aux placards funéraires Où depuis quarante ans le jour à peine a lui. À cause de son air étrange, nul vers lui Ne vient : il a le froid des urnes Cinéraires. Parfois, quelque homme en deuil discute des parères Et retourne, hanté de ce spectre d’ennui. Ô sage, qui toujours gardes tes lèvres closes, Maître Christian Loftel ! Tu dois savoir des choses Qui t’ont creusé le front et t’ont joint les sourcils. Réponds ! Quand tu construis les planches péremptoires, Combien d’âmes de morts, au choc de tes outils Te content longuement leurs posthumes histoires ?