Complainte du Temps et de sa commère l’Espace

Jules Laforgue

Les Complaintes — 1885

Je tends mes poignets universels dont aucun N’est le droit ou le gauche, et l’Espace, dans un Va-et-vient giratoire, y détrame les toiles D’azur pleines de cocons à fœtus d’Étoiles. Et nous nous blasons tant, je ne sais où, les deux Indissolubles nuits aux orgues vaniteux De nos pores à Soleils, où toute cellule Chante : Moi ! Moi ! puis s’éparpille, ridicule ! Elle est l’infini sans fin, je deviens le temps Infaillible. C’est pourquoi nous nous perdons tant. Où sommes-nous ? Pourquoi ? Pour que Dieu s’accomplisse ? Mais l’Éternité n’y a pas suffi ! Calice Inconscient, où tout cœur crevé se résout, Extrais-nous donc alors de ce néant trop tout ! Que tu fisses de nous seulement une flamme, Un vrai sanglot mortel, la moindre goutte d’âme ! Mais nous bâillons de toute la force de nos Touts, sûrs de la surdité des humains échos. Que ne suis-je indivisible ! Et toi, douce Espace, Où sont les steppes de tes seins, que j’y rêvasse ? Quand t’ai-je fécondée à jamais ? Oh ! ce dut Être un spasme intéressant ! Mais quel fut mon but ? Je t’ai, tu m’as. Mais où ? Partout, toujours. Extase Sur laquelle, quand on est le Temps, on se blase. Or, voilà des spleens infinis que je suis en Voyage vers ta bouche, et pas plus à présent Que toujours, je ne sens la fleur triomphatrice Qui flotte, m’as-tu dit, au seuil de ta matrice. Abstraites amours ! quel infini mitoyen Tourne entre nos deux Touts ? Sommes-nous deux ? ou bien (Tais-toi si tu ne peux me prouver à outrance, Illico, le fondement de la connaissance, Et, par ce chant : Pensée, Objet, Identité ! Souffler le Doute, songe d’un siècle d’été) Suis-je à jamais un solitaire Hermaphrodite, Comme le Ver solitaire, ô ma Sulamite ? Ma complainte n’a pas eu de commencement, Que je sache, et n’aura nulle fin ; autrement, Je serais l’anachronisme absolu. Pullule Donc, azur possédé du mètre et du pendule ! Ô Source du possible, alimente à jamais Des pollens des soleils d’exil, et de l’engrais Des chaotiques hécatombes, l’automate Universel où pas une loi ne se hâte. Nuls à tout, sauf aux rares mystiques éclairs Des élus, nous restons les deux miroirs d’éther Réfléchissant, jusqu’à la mort de ces Mystères, Leurs Nuits que l’Amour jonche de fleurs éphémères.