Ode saphique XXXI
Pierre de Ronsard
Poésies diverses — 1587
Mon âge et mon sang ne sont plus en vigueur,
Les ardents pensers ne m'échauffent le cœur ;
Plus mon chef grison ne se veut enfermer
Sous le joug d'aimer.
En mon jeune avril, d'Amour je fus soudard,
Et, vaillant guerrier, portai son étendard ;
Ores à l'autel de Venus je l'appens,
Et forcé me rends.
Plus ne veux ouïr ces mots délicieux :
« Ma vie, mon sang, ma chère âme, mes yeux. »
C'est pour les amants à qui le sang plus chaud
Au cœur ne défaut.
Je veux d'autre feu ma poitrine échauffer,
Connaître nature et bien philosopher,
Du monde savoir et des astres le cours,
Retours et détours.
Donc, sonnets, adieu ! adieu, douces chansons !
Adieu, danse ! adieu de la lyre les sons !
Adieu, traits d'Amour ! volez en autre part
Qu'au cœur de Ronsard.
Je veux être à moi, non plus servir autrui ;
Pour autrui ne veux me donner plus d'ennui.
Il faut essayer, sans plus me tourmenter,
De me contenter.
L'oiseau prisonnier, tant soit-il bien traité,
Sa cage rompant, cherche sa liberté :
Servage d'esprit tient de liens plus forts
Que celui du corps.
Votre affection m'a servi de bonheur.
D'être aimé de vous ce m'est un grand honneur.
Tant que l'air vital en moi se répandra,
II m'en souviendra.
Plus ne veut mon âge à l'amour consentir,
Repris de nature et d'un tard repentir.
Combattre contre elle et lui être odieux,
C'est forcer les dieux.