Adieux

Henri de Régnier

Les Médailles d’argile — 1900

Il est de doux adieux au seuil des portes, Lèvres à lèvres pour une heure Ou pour un jour ; Le vent emporte Le bruit des pas qui s’éloignent de la demeure Le vent rapporte Le bruit des pas du bon retour ; Les voici qui montent les marches De l’escalier de pierre blanche ; Les voici qui s’approchent. Tu marches Le long du corridor où frôle Au mur de chaux le coude de ta manche Ou ton épaule ; Et tu t’arrêtes, je te sens Derrière la porte fermée ; Ton cœur bat vite et tu respires Et je t’entends, Et j’ouvre vite à ton sourire La porte prompte, ô bien-aimée ! Il est de longs adieux au bord des mers Par de lourds soirs où l’on étouffe ; Les phares tournent déjà dans le crépuscule ; Les feux sont clairs. On souffre… La vague vient, déferle, écume et se recule Et bat la coque de bois et de fer ; Et les mains sont lentes dans l’ombre À se quitter et se reprennent. Le reflet rouge des lanternes Farde un présage en sang aux faces incertaines De ceux qui se disent adieu aux quais des mers Comme à la croix de carrefours, Comme au tournant des routes qui fuient Sous le soleil ou sous la pluie, Comme à l’angle des murs où l’on s’appuie, Ivre de tristesse ou d’amour, En regardant ses mains pour longtemps désunies Ou pour toujours… Il est d’autres adieux encor Que l’on échange à voix plus basse Où, face à face, Anxieusement, Vie et Mort, Vous vous baisez, debout dans l’ombre, bouche à bouche, Comme pour mieux sceller encor Dans le temps et l’éternité Lèvre à lèvre et de souffle à souffle Votre double fraternité.