Les Obsèques de la Lionne

Jean de La Fontaine

Fables — 1678

La femme du Lion mourut : Aussi-tost chacun accourut Pour s’aquiter envers le Prince De certains complimens de consolation, Qui sont surcroît d’affliction. Il fit avertir sa Province, Que les obseques se feroient Un tel jour, en tel lieu ; ses Prevosts y seroient Pour regler la ceremonie, Et pour placer la compagnie. Jugez si chacun s’y trouva. Le Prince aux cris s’abandonna, Et tout son antre en résonna. Les Lions n’ont point d’autre temple. On entendit à son exemple Rugir en leurs patois Messieurs les Courtisans. Je definis la cour un païs où les gens Tristes, gais, prests à tout, à tout indifferens, Sont ce qu’il plaist au Prince, ou s’ils ne peuvent l’estre, Taschent au moins de le parêtre, Peuple caméleon, peuple singe du maître ; On diroit qu’un esprit anime mille corps ; C’est bien là que les gens sont de simples ressorts. Pour revenir à nostre affaire Le Cerf ne pleura point, comment eust-il pû faire ? Cette mort le vengeoit ; la Reine avoit jadis Étranglé sa femme et son fils. Bref il ne pleura point. Un flatteur l’alla dire, Et soûtint qu’il l’avoit veu rire. La colere du Roy, comme dit Salomon, Est terrible, et sur tout celle du Roy Lion : Mais ce Cerf n’avoit pas accoustumé de lire. Le Monarque luy dit, Chetif hoste des bois Tu ris, tu ne suis pas ces gemissantes voix. Nous n’appliquerons point sur tes membres profanes Nos sacrez ongles ; venez Loups, Vengez la Reine, immolez tous Ce traistre à ses augustes manes. Le Cerf reprit alors : Sire, le temps de pleurs Est passé ; la douleur est icy superfluë. Vostre digne moitié couchée entre des fleurs, Tout prés d’icy m’est apparuë ; Et je l’ay d’abord reconnuë. Amy, m’a-t-elle dit, garde que ce convoy, Quand je vais chez les Dieux, ne t’oblige à des larmes. Aux champs Élisiens j’ay goûté mille charmes, Conversant avec ceux qui sont saints comme moy. Laisse agir quelque-temps le desespoir du Roy. J’y prends plaisir. À peine on eut oüi la chose, Qu’on se mit à crier, Miracle, apotheose. Le Cerf eut un present, bien loin d’estre puny. Amusez les Rois par des songes, Flatez-les, payez-les d’agreables mensonges, Quelque indignation dont leur cœur soit remply, Ils goberont l’appast, vous serez leur amy.