Terre morte

Amélie Gex

Poésies — 1879

Ô lune ! lune si triste et si belle ! Es-tu vierge, es-tu mère ?… Sous la mouvante ogive De son palais d’argent, Aux cieux toujours captive, La lune va songeant… La pâle solitaire, Au bord du sentier bleu, Chaque soir, à la terre Vient jeter un adieu : « Sœur, je m’en vais, dit-elle, Seule au fond de l’éther, Dans ma course éternelle, Portant mon deuil amer. « Pauvre planète morte Que le froid engourdit, La loi fatale emporte Mon triste sol maudit. « Je suis spectre et fantôme ! Et, du sombre infini, Je parcours le royaume, Comme un monde banni. « Je vais sans but, ni trêve, Sans espoir pour demain ! Ainsi qu’on fuit en rêve, Je poursuis mon chemin. « Dans le ciel balancée, Comme un morne flambeau, Toujours triste et glacée, Je ne suis qu’un tombeau ! « Que m’importe si l’heure Me ramène le jour, Puisqu’ici nul ne pleure Sa fuite ou son retour ? « Puisque dans mes bois sombres On ne voit plus d’amants, Que m’importent les ombres Sur mes grands lacs dormants ? « Nul n’entend plus les brises Qui sanglotent parfois ; Des hautes vagues grises Nul n’entend plus les voix ! « Qu’importent les tempêtes Et leurs bruyants efforts, Puisqu’il n’est plus de fêtes Sur aucun de mes ports !… . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . « Sœur, comme toi féconde, J’eus des jours triomphants : L’été, la gerbe blonde Couronnait mes enfants. « J’eus des races vaillantes, Des fils fiers et nombreux : J’eus des villes bruyantes Et des sentiers poudreux. « J’étais gloire et lumière ! Et mes soirs étaient doux… Le matin j’étais fière Du soleil mon époux ! « Mais Dieu qui me fit belle D’un souffle et d’un regard, Sur mon grand front rebelle Mit un voile blafard ! « Comme une ombre j’assiste Aux fêtes de l’azur, Je suis la mère triste Traînant son deuil obscur ! « C’est pourquoi sous l’ogive De mon palais d’argent Toujours blême et captive Je vais seule en songeant… « Si mon rayon s’attarde Au ciel où je reviens, Sœur, quand il te regarde Plains-moi ! Je me souviens !…