Âprement

Émile Verhaeren

Les Plaines — 1911

Le jour, Ils se croisaient dans leur étable et dans leur cour, Leurs durs regards obstinément fixés à terre ; Et tous les deux, ils s’acharnaient à soigner mieux, Elle, ses porcs, et lui, ses bœufs, Depuis qu’ils se boudaient, rogues et solitaires. Ils s’épiaient du coin de l’œil, dans leur enclos, Avec l’espoir secret de se surprendre en faute. Mais elle était toujours de corps ferme et dispos Et lui travaillait dur et tenait la main haute Sur la grange et le champ. Ils se mouvaient, pareils à deux blocs de silence, Faits de sourde rancune et d’âpre violence : Aux trois repas, ils attablaient, farouchement, Face à face, leur double entêtement. Ils gloutonnaient, à bouche pleine, Leur pain compact Réglant leurs coups de dents sur le tic-tac exact De l’horloge de chêne ; Quand leur bru s’en venait, le dimanche, les voir, L’un disait, à voix haute, pesante et lente, Ce que l’autre devait savoir Pour les achats et pour les ventes, Et l’accord se faisait, sur la somme, sans plus. — Oh ! qu’ils étaient ardents et résolus À tordre d’un gain minime Le plus humble centime. — La nuit, Dos à dos, ils s’étendaient dans leur vieux lit, Chacun guêtant l’aurore Pour être seul à travailler Dans le fournil ou le grenier, Quand, l’autre s’oubliait à reposer encore. Ainsi Leur bien grandit, Grâce à leur âcre et morne souci D’être toujours, sans défaillance et sans merci, Et de vivre, durant des mois et des années, À mâchoire fermée.