À la Reine, mère du Roy, sur les heureux succez de sa régence

François de Malherbe

Œuvres poétiques — 1630

Nymphe qui jamais ne sommeilles Et dont les messages divers En un moment sont aux oreilles Des peuples de tout l’univers, Vole viste ; et de la contrée Par où le jour fait son entrée, Jusqu’au rivage de Calis, Conte sur la terre et sur l’onde Que l’honneur unique du monde, C’est la Reine des fleurs de lys. Quand son Henry, de qui la gloire Fut une merveille à nos yeux, Loin des hommes s’en alla boire Le nectar avecques les dieux, En cette aventure effroyable, À qui ne sembloit-il croyable Qu’on alloit voir une saison Où nos brutales perfidies Feroient naistre des maladies Qui n’auroient jamais guerison ? Qui ne pensoit que les Furies Viendroient des abysmes d’enfer En de nouvelles barbaries Employer la flamme et le fer ? Qu’un débordement de licence Feroit souffrir à l’innocence Toute sorte de cruautez, Et que nos malheurs seroient pires Que n’agueres sous les Busires Que cet Hercule avait domtez ? Toutesfois, depuis l’infortune De cet abominable jour, À peine la quatriéme lune Acheve de faire son tour, Et la France a les destinées Pour elle tellement tournées Contre les vents seditieux, Qu’au lieu de craindre la tempeste Il semble que jamais sa teste Ne fut plus voisine des cieux. Au delà des bords de la Meuse, L’Alemagne a vu nos guerriers, Par une conqueste fameuse, Se couvrir le front de lauriers. Tout a fléchi sous leur menace ; L’aigle mesme leur a fait place, Et, les regardant approcher Comme lyons à qui tout cede, N’a point eu de meilleur remede Que de fuïr et se cacher. Ô reine qui, pleine de charmes Pour toute sorte d’accidents, As borné le flus de nos larmes En ces miracles evidents, Que peut la fortune publique Te voüer d’assez magnifique, Si, mise au rang des immortels Dont ta vertu suit les exemples, Tu n’as avec eux, dans nos temples, Des images et des autels ? Que sauroit enseigner aux princes Le grand demon qui les instruit, Dont ta sagesse en nos provinces Chaque jour n’épande le fruit ? Et qui justement ne peut dire, À te voir regir cet empire, Que, si ton heur estoit pareil À tes admirables merites, Tu ferois dedans ses limites Lever et coucher le soleil ? Le soin qui reste à nos pensées, Ô bel astre, c’est que tousjours Nos felicitez commencées Puissent continuer leur cours. Tout nous rit, et nostre navire A la bonace qu’il desire : Mais, si quelque injure du sort Provoquoit l’ire de Neptune, Quel excez d’heureuse fortune Nous garantiroit de la mort ? Assez de funestes batailles Et de carnages inhumains Ont fait en nos propres entrailles Rougir nos déloyales mains ; Donne ordre que sous ton genie Se termine cette manie, Et que, las de perpetuer Une si longue mal-vueillance, Nous employions nostre vaillance Ailleurs qu’à nous entre-tuer. La Discorde aux crins de couleuvres, Peste fatale aux potentats, Ne finit ses tragiques œuvres Qu’en la fin mesme des Estats. D’elle naquit la frenesie De la Grece contre l’Asie, Et d’elle prindrent le flambeau Dont ils desolerent leur terre Les deux freres de qui la guerre Ne cessa point dans le tombeau. C’est en la paix que toutes choses Succedent selon nos désirs ; Comme au printemps naissent les roses, En la paix naissent les plaisirs ; Elle met les pompes aux villes, Donne aux champs les moissons fertilles, Et, de la majesté des lois Appuyant les pouvoirs suprémes, Fait demeurer les diadémes Fermes sur la teste des rois. Ce sera dessous cette ægide Qu’invincible de tous costez Tu verras ces peuples sans bride Obeïr à tes volontez ; Et, surmontant leur esperance, Remettras en telle asseurance Leur salut, qui fut déploré, Que vivre au siecle de Marie Sans mensonge et sans flatterie, Sera vivre au siecle doré. Les Muses, les neuf belles fées Dont les bois suivent les chansons, Rempliront de nouveaux Orphées La troupe de leurs nourrissons ; Tous leurs vœux seront de te plaire ; Et, si ta faveur tutelaire Fait signe de les avoüer, Jamais ne partit de leurs veilles Rien qui se compare aux merveilles Qu’elles feront pour te loüer. En cette hautaine entreprise, Commune à tous les beaux esprits, Plus ardent qu’un athlete à Pise, Je me feray quitter le pris ; Et quand j’auray peint ton image, Quiconque verra mon ouvrage Avouera que Fontaine-bleau, Le Louvre, ny les Tuileries, En leurs superbes galeries N’ont point un si riche tableau. Apollon à portes ouvertes Laisse indifféremment cueillir Les belles feuilles toujours vertes Qui gardent les noms de vieillir ; Mais l’art d’en faire des couronnes N’est pas sceu de toutes personnes ; Et trois ou quatre seulement, Au nombre desquels on me range, Peuvent donner une loüange Qui demeure éternellement.