Complainte de Lord Pierrot

Jules Laforgue

Les Complaintes — 1885

Au clair de la lune, Mon ami Pierrot, Filons, en costume, Présider là-haut ! Ma cervelle est morte. Que le Christ l’emporte ! Béons à la Lune, La bouche en zéro. Inconscient, descendez en nous par réflexes : Brouillez les cartes, les dictionnaires, les sexes. Tournons d’abord sur nous-même, comme un fakir ! (Agiter le pauvre être, avant de s’en servir.) J’ai le cœur chaste et vrai comme une bonne lampe ; Oui, je suis en taille-douce, comme une estampe. Vénus, énorme comme le Régent, Déjà se pâme à l’horizon des grèves ; Et c’est l’heure, ô gens nés casés, bonnes gens, De s’étourdir en longs trilles de rêves ! Corybanthe, aux quatre vents tous les draps ! Disloque tes pudeurs, à bas les lignes ! En costume blanc, je ferai le cygne, Après nous le Déluge, ô ma Léda ! Jusqu’à ce que tournent tes yeux vitreux, Que tu grelottes en rires affreux, Hop ! enlevons sur les horizons fades Les menuets de nos pantalonnades ! Tiens ! l’Univers Est à l’envers… — Tout cela vous honore, Lord Pierrot, mais encore ? — Ah ! qu’une, d’elle-même, un beau soir sût venir, Ne voyant que boire à mes lèvres, ou mourir ! Je serais, savez-vous, la plus noble conquête Que femme, au plus ravi du Rêve, eût jamais faite ! D’ici-là, qu’il me soit permis De vivre de vieux compromis. Où commence, où finit l’humaine Ou la divine dignité ? Jonglons avec les entités, Pierrot s’agite et Tout le mène ! Laissez faire, laissez passer ; Laissez passer, et laisser faire ; Le semblable, c’est le contraire, Et l’univers, c’est pas assez ! Et je me sens, ayant pour cible Adopté la vie impossible, De moins en moins localisé ! — Tout cela vous honore, Lord Pierrot, mais encore ? — Il faisait, ah ! si chaud, si sec. Voici qu’il pleut, qu’il pleut, bergères ! Les pauvres Vénus bocagères Ont la roupie à leur nez grec ! — Oh ! de moins en moins drôle ; Pierrot sait mal son rôle ? — J’ai le cœur triste comme un lampion forain… Bah ! j’irai passer la nuit dans le premier train ; Sûr d’aller, ma vie entière, Malheureux comme les pierres. (Bis.)