LA GRAND'MÈRE
Léocadie Hersent-Penquer
Avez-vous vu passer au-dessùs de vos têtes,
Pendant les rêves d'or que chaque nuit vous faites,
Les yeux encore ouverts, doux anges, à minuit,
Une ombre qui vous cherche et s'approche sans bruit ?
Avez-vous entendu sa voix dire des choses
Qui font monter le rouge à vos visages roses,
Et qui font cependant frissonner votre peau
Comme le vent du nord la surface de l'eau?
Avez-vous écouié ces paroles ardentes?
0 pauvres filles dÈve 1 ô pauvres imprudentes !
Blanches fleurs, qui n'avez que de chastes beautés,
Avez-vous vu Satan planer à vos côtés?
C'est un loup ravisseur ! prenez garde !. il vous guette !
Vous ne me croyez pas ? vous secouez la tête
Et dites, entre vous, mais bien bas : — « Grand'maman
« Est si vieille qu'elle a toujours peur de Satan !
( Qu'elle ne voit, la nuit, que menaçantes ombres,
« Que noires visions et que fantômes sombres ! » —
Enfants, vous vous trompez : je vois distinctement
L'étoile d'or qui luit pour vous au firmament,
Et l'ange protecteur, dont le doux regard veille
Et plane sur le front de l'enfant qui sommeille.
Je vois resplendir Dieu, même à travers l'azur :
Plus on est près du ciel, plus Le ciel devient pur !
Mais mon expérience a le droit de tout dire. —
Je fus jeune autrefois. Oh ! vous allez sourire,
Espiègles qui croyez que je me vante ici !
Non !. jadis, comme vous, moi je fus jeune aussi!
J'avais de grands yeux noirs tout remplis de lumière
Comme ces yeux d'azur brillant sous vos paupières,
Flambeaux, dont un rayon vient jaillir jusqu'à moi
Et me fait voir le ciel, anges, quand je vous voi!
Oui, j'avais des yeux noirs, des cheveux noirs superbes,
Qui, lorsque je jouais, retombaient dans les herbes
Et se mêlaient aux fleurs éparses sous mes pas.
J'avais. mais tout cela ne vous regarde pas !
Le vieillard est toujours, pour l'enfant qui l'écoute,
Une voix solennelle, un demi-dieu, sans doute;
Mais l'enfant ne croit pas, en son cœur triomphant,
Que jamais, comme lui, le vieillard fut enfant;
Que cette voix austère était une voix douce ;
Que ces pieds chancelants ont couru dans la mousse :
Il naquit, on le croit lorsque l'on a quinze ans,
Comme Minerve, armé de raison jusqu'aux dents !
Eh bien, admettez-le!. mais laissez-moi, mes anges,
Mettre vos pieds mignons à l'abri de nos fanges !
Laissez-moi garantir vos chers petits souliers
Des ronces qui pourraient encombrer vos sentiers !
Laissez-moi vous montrer la route la meilleure,
Pour que nul souffle impur jamais ne vous effleure !
Pour que, si vous passez le visage animé,
Satan n'arrive pas le regard allumé
Et le front rayonnant de dévorantes flammes,
Tenter vos chastes cœurs, troubler vos chastes âmes.
Car le démon peut prendre, hélas ! quand il lui plaît,
Si nous n'y veillons pas, nos pieds dans un filet.
Aussi, quand vous lirez, ne lisez que la Bible;
Ce livre où Dieu nous parle, où sa face est visible ;
Où sa main nous conduit, comme fait un ami.
Lisez cette humble histoire où Ruth et Noémi
S'appuyant l'une à l'autre et s'entr'aidant chacune,
A force de courage ont vaincu l'infortune.
Mais ne lisez jamais une histoire d'amour,
Ou vous verriez passer dans l'ombre tour à tour,
La nuit, quand vous venez d'éteindre vos lumières,
Quand vous croyez avoir bien fermé vos paupières,
Des regards tout pareils aux regards de Satan.
Vous ne dormiriez plus sous l'œil de grand'maman,
Car J'ange protecteur qui m'aime, et qui vous garde,
M'a défendu de voir ce que Satan regarde ;
Mais l'ange étend toujours ses chastes ailes d'or
Sur le front radieux d'une vierge qui dort,
Calme dans sa pensée, et pure dans son rêve.
Jamais sa main divine, ici-bas, ne soulève
Le voile épais qui pare et couvre sa beauté :
L'Ange, c'est l'amour pur ! Satan, la volupté !