Ypres

Émile Verhaeren

Les Ailes rouges de la guerre — 1916

Au temps des communiers têtus et arrogants, Ypres, la ville égale et de Bruge et de Gand, Soutint sièges sans fin et révoltes sans nombre, Si bien que, dans l’histoire, Sa gloire, Quoique de splendeur rouge, est de clarté plus sombre. Les tout premiers, Ses ouvriers Organisent chez eux, en leurs maisons minimes, Avec la trame aux mille jeux, Tissant les draps lourds et moelleux, Le travail clair, familial et unanime. Femmes, filles, garçons aident dûment celui Qui est, tout à la fois, et le maître et le père. Chacun tient sa besogne et son devoir de lui Et l’accomplit, Selon l’ordre qu’il juge utile et nécessaire. Avec quelle âpre ardeur, ramassée et concise, L’homme défend son toit, sa gilde et son église ; Il est têtu, parce qu’il croit Que sa cause est le droit, Et qu’avec son front libre et ses deux mains serviles, Il travaille à l’orgueil crénelé de sa ville. Il la veut ferme et forte autant Qu’est ferme et fort son cœur battant. Déjà les Halles Sortent de terre, lentement, Et muraille à muraille, et fragment par fragment, Montent, d’une poussée ardente et triomphale, Vers l’or épars du firmament. Dans les blocs du fronton, dans les moellons du seuil, Dans chaque pierre, il scelle un peu de son orgueil. Bientôt la voûte immense éclairera son arche Du voyage quotidien de l’astre en marche, Tandis que son comptoir à lui étalera Le luxe ténébreux et luisant de ses draps, Au pied du seul pilier dont le chapiteau s’orne D’une acanthe mêlée aux fleurs d’une viorne. Et puis, Ne sait-il point aussi, Qu’aux jours de la prochaine année, Par-dessus les pignons, les toits, les cheminées, Se carrera dans l’été d’or Unique, immense et droit, Le beffroi ? Alors, Grâce à la grande cloche aux poutres suspendue, Ypres imposera son âme à l’étendue. Chacun sera d’accord avec ce battement Pour en rythmer sa joie ou son ressentiment. Le cœur de la cité pacifique ou guerrière Vivra et bondira dans ce torse de pierre ; Il dira le passé, il criera l’avenir, Si bien qu’aux jours lointains, les races à venir Ne pourront croire Que ce témoin de tant de gloire N’ait authentiquement été, Dans un morceau d’éternité, Sculpté. En vain les temps de décadence et de ruine Planteront-ils leurs couteaux noirs dans sa poitrine ; En vain mille ouvriers, avec leurs métiers clairs, S’en iront-ils ensemble, au delà de la mer, Installer leur travail sous quelque autre contrôle, Jamais le haut beffroi ne quittera son rôle D’être la majesté, la force et l’ornement D’un beau ciel bleu rempli de nuages flamands. Hélas ! pour qu’il croulât, hélas ! il a fallu Qu’un peuple descendît jusqu’au crime absolu Et, niant la fierté et l’orgueil de la guerre, Se fît traîtreusement et bassement incendiaire. Les Halles, et Saint-Martin, et le beffroi S’allumèrent tous à la fois : On eût dit que leurs flammes Faisaient un large brasier d’âmes. Ce que la ville avait conquis obstinément Au cours des temps, En sa croissance triomphale, Et ses chartes et ses décrets et ses annales, Et sa tenace ardeur et son courage altier, Et le renom européen de ses métiers, Et surtout l’admirable et gothique visage Que l’âge lui avait fait et parfait d’âge en âge, Tout fut brûlé et lentement anéanti Jusqu’au ras de la terre. Dites, quel éclair fou de haine et de colère Doit aujourd’hui Illuminer le cœur de ceux Qui ont cru voir avec leurs yeux, Et dans les feux Et dans les cendres, Se tordre de douleur et crier jusqu’aux cieux La Flandre !