Rien de trop

Jean de La Fontaine

Fables — 1679

Rien de trop Je ne vois point de creature Se comporter modérement. Il est certain temperament Que le maistre de la nature Veut que l’on garde en tout. Le fait-on ? Nullement. Soit en bien, soit en mal, cela n’arrive guere. Le blé riche present de la blonde Cerés Trop touffu bien souvent épuise les guerets : En superfluitez s’épandant d’ordinaire, Et poussant trop abondamment, Il oste à son fruit l’aliment. L’arbre n’en fait pas moins ; tant le luxe sçait plaire. Pour corriger le blé Dieu permit aux moutons De retrancher l’excés des prodigues moissons. Tout au travers ils se jetterent, Gasterent tout, et tout brouterent ; Tant que le Ciel permit aux Loups D’en croquer quelques-uns ; ils les croquerent tous. S’ils ne le firent pas, du moins ils y tâcherent. Puis le Ciel permit aux humains De punir ces derniers : les humains abuserent À leur tour des ordres divins. De tous les animaux l’homme a le plus de pente À se porter dedans l’excés. Il faudroit faire le procés Aux petits comme aux grands : Il n’est ame vivante Qui ne peche en cecy. Rien de trop, est un point Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point.