Pourquoi les grands hommes sont malheureux

Victor Hugo

Toute la lyre

Une nuit, j’écoutais, seul, parmi des décombres ; Et j’entendis parler les Évènements sombres : — Nous sommes les forgeurs ; et les grands hommes sont Les enclumes que Dieu met dans l’antre profond, Prêtes au dur travail de créer d’autres races. Car les hommes sont vils, méchants, lâches, voraces, Monstrueux, et le temps est venu de changer. C’est à force de coups qu’on parvient à forger. Donc les hommes, sans frein, sans loi, sans cœur, sans flamme, Sans joie, avaient besoin qu’on leur fît une autre âme, Et que quelqu’un de grand sur eux étincelât. Il fallait faire à l’Homme une âme ayant l’éclat, Le rayon, la puissance et la douceur, une âme Paternelle à l’enfant, fraternelle à la femme, Une âme juste. Un jour, Dieu nous dit : Forgez-leur Cette âme, et nous donna pour marteau le malheur ; Les grands hommes pensifs étant là, nous conclûmes Que nous pouvions frapper sur ces sombres enclumes.