Ode III

Henri de Régnier

Les Jeux rustiques et divins — 1897

Je t’ai connue, Chère Ombre nue, Avec tes cheveux lourds de soleil et d’or pâle, Avec ta bouche de sourire et de chair douce. Du plus loin de mes jours, là-bas, tu es venue Au bout des vieux chemins de blés et de mousses, Le long des prés, au bord du bois, Alors que je suivais la sente et le ruisseau, Joyeux du ruisseau clair et de la sente fraîche, Et qu’à mes mains, Entre mes doigts, La fleur cueillie à l’herbe épaisse Était toute moite de rosée Et tremblante de l’or d’une abeille posée. Au temps d’avril où les roseaux Chantaient d’eux-mêmes, Auprès des eaux et des fontaines, Au moindre vent. Je t’ai connue, assise au porche sur le seuil De la Vie et du Songe et de l’An, Jadis, toi qui, du seuil, Regardais venir l’aube et tressais des couronnes. Je t’ai revue, Chère Ombre nue. Avec tes cheveux rouilles d’or roux, Graves de tout le poids de leur automne ; Le vieux vent d’est pleure dans les haies, Lourd d’avoir rôdé, l’aile basse ; Le pampre se desserre au tronc qu’il désenlace Et la terre s’éboule au talus qui l’étaie ; La joie est brève et l’heure passe, Et chacun marche vers un autre qui recule, Et la fleur de l’aurore est fruit au crépuscule Et le fruit d’or du soir est cendre dans la nuit. Je t’ai revue, Tu étais nue, Comme à l’aube où je vins par la route des blés, Moi qui reviens vers toi par le chemin des chaumes Avec le soir qui tremble et le pas de l’automne Aux échos de ma vie où riait le printemps ; Que vas-tu mettre aux mains que le retour te tend ? Car j’ai perdu l’obole et la bague et la clé Et la couronne en fleurs d’espoir d’où j’ai senti, Feuille à feuille, tomber la rose et le laurier ; L’opale s’est rompue à l’anneau desserti Et ma voix de nouveau hésite à te prier, Car, debout à jamais et le doigt sur la bouche, Comme pour écouter l’écho du temps qui fuit, Ton silence obstiné, patient et farouche Regarde venir l’ombre et pleure vers la nuit.