Ferme tes nobles yeux…

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Ferme tes nobles yeux avant que l’âge ait mis Sur leurs feux verdoyants sa méprisable usure, Fier être à qui tout fut dévolu ou promis, Et qui pris en pitié les destins endormis, Va-t’en d’un ferme cœur et d’une marche sûre. Se pourrait-il qu’on vît, si tu vivais trop tard, Au fond de ta prunelle orgueilleuse et sensible, Ô toi, dont le bel œil prit le soleil pour cible, La triste ingénuité qui luit dans le regard Des vieilles gens doux et risibles ? — Ô beaux yeux turbulents, possesseurs conscients Du vertige sacré que le regard propage, Vous dont l’un était ivre et dont l’autre était sage, L’un tout impétueux, l’autre tout patient, — Tant votre double antenne allait puiser sa flamme Au cœur le plus doté de sens universel, — Poudrez-vous que le temps, comme un nuage, entame Votre astre éblouissant, songeur et sensuel ? Évitez cet affront, doux honneur du visage ! Fermez-vous simplement, fortement, à jamais, Rejoignez, beaux yeux verts, tous les défunts feuillages, Vous qui ne pourriez pas, au divin mois de mai, Opposer humblement un regard chargé d’âge !