Les Vagues

Anna de Noailles

L’Ombre des jours — 1902

Ô petites vagues frisées, Qui vîtes, dans des temps si beaux, D’entre les écumes des eaux Surgir Aphrodite irisée, Que ce jour soit comme un îlot Qu’entoure votre âcre abondance, Que chacun de mes désirs danse Comme un rayon blanc sur le flot. Voici que l’onde calme arrive Et vient remuer le gravier Où va plier et dévier Sa perleuse et douce salive ; C’est comme si des doigts tremblants Dérangeaient l’ordre de la grève, Quand l’eau s’abaisse et se relève En entraînant les cailloux blancs ; Allant et venant sur la pente, Tous ces luisants cailloux roulés Font un bruit de petites clés Sous la molle écume fondante ; La terre et l’eau se mélangeant Semblent unir deux lèvres claires : J’ai soif de cette vague amère En robe d’azur et d’argent. — Vous savez bien, chère eau vivante, Qu’il n’est d’amour si malaisé Qui n’ait le désir du baiser, De sa tendre et chaude épouvante ; Vous savez que rien n’est si fort Que la caresse et que l’étreinte, Et que toute tendresse est feinte Qui n’a le vouloir de l’accord. C’est pourquoi, mes vagues ailées, Ce matin dans le sable doux, Je me mettrai sur mes genoux Et je boirai votre eau salée…