Quoi ! je me plains de toi…

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Quoi ! je me plains de toi, Éternité sacrée, Nature au cœur puissant ! Je m’afflige soudain de ta sainte durée, Moi qui suis ton passant ! Je disparais, tu es ; mais j’ai le bénéfice De ta ténacité. Quand l’avenir me guide au bord du précipice Je goûte ton été. M’avais-tu donc promis, au jour de ma naissance, Quand nous nous emmêlions. Quand le destin joignait à ma tendresse immense La force des lions. Que nous ferions ensemble, et jusqu’au bout des âges, Le studieux trajet Pour quoi le sort m’avait accordé le courage Et tout l’amour que j’ai ! D’où vient cette pensive et triste acrimonie Qui s’irrite en mon sang, Quand je songe qu’un jour, de ta course infinie, Mes yeux seront absents ? — Ce matin j’ai revu l’irruption joyeuse De ton brusque printemps : Chaque bourgeon dardait sa sève curieuse Comme un regard pointant. La neige avait encore, étincelante et nette, Sur le gazon laissé En touffes de cristal ses froides pâquerettes Et ses astres glacés. Mais déjà les bourgeons montraient sur chaque branche Ce gonflement frisé Qui témoigne qu’en jets de fleurs roses ou blanches Leur nœud va se briser. La forêt, froide encor, paraissait épaissie Par ce fin verdoiement. J’entendais chuchoter l’active poésie Dans tout crépitement. Et je songeais, mêlée au miracle ineffable De l’éternel retour : Ainsi, le paysage est bon comme une fable. Rêveur comme l’amour, Par mon souffle j’absorbe et je guide en mon être L’azur, l’espace, l’eau ; Je sens qu’en respirant, dans ma gorge pénètre Jusqu’au chant des oiseaux ! Aussi bien que mon sang, dans mes veines palpite La nature sans bord ; L’éther, archange bleu, subtilement visite Les fibres de mon corps ; Le sol vivant, les flots, les acides verdures Qui semblent s’allaiter Au pétillant espace, où ruisselle et murmure La calme quantité Du temps, de tous les temps que jamais rien n’épuise, Ô monde ! tout consent À me verser sa paix, sa tiédeur et sa brise, À moi, faible passant ! Et je vais m’insurger ? Et je fais un reproche À cet azur bénin De ne pas conférer l’éternité des roches À mon humble destin ? — Non, non, mon cœur n’a pas, ô siècle des batailles, Tout regorgeant de morts, L’audace de mêler à vos grandes entailles L’abîme de mon sort. L’indigne volupté de souhaiter de vivre. Alors que sont éteints Les juvéniles corps dont l’Histoire s’enivre. Jamais plus ne m’étreint. Mais si j’ose songer à mon léger passage Parmi de neufs rosiers. Si parfois je soupire, « Ô nature, est-il sage Que vous m’éconduisiez ? » Si je m’appuie encor, bien qu’ayant, je le jure, Tout fui, tout rejeté, À ces grands ciels des nuits où l’on prend la mesure De ce qu’on a été, C’est que mon triste esprit est tout chargé, mes frères, De vos mortels exploits, Et que j’ai fait de lui votre urne funéraire,’ Qui se brise avec moi !…