La Statuette

Émile Verhaeren

Petites Légendes — 1900

La Statuette C’était un jeu de quilles Dont la quille du milieu, Peinte en rouge, peinte en bleu, Était une statuette faite Au temps des Dieux. Vénus, Diane ou bien Cybèle, Aucun des vieux ne se rappelle En quels lieux saints ou en quels bouges, L’avaient prise des marins rouges, Pour la revendre, Voici cent ans, aux gens des Flandres. Un marguillier disait : « C’est elle Qui sous l’ancien curé, Ornait le baldaquin de la chapelle. Elle étalait un manteau d’or moiré Comme la Vierge : Ma mère a fait flamber maint cierge Devant elle. » Un autre avait entendu dire, Par son père, qui le tenait D’un maréchal du Saint-Empire, Que l’image venait De Rome ou peut-être d’Espagne. On l’avait mise au carrefour, sous le tilleul, Qui recouvrait, énorme et seul, Quatre chemins dans la campagne. Elle était bonne et vénérée Jadis, dans toute la contrée. Des malades furent guéris Grâce à son aide et son esprit Et des paralytiques Marchèrent. Sans un vicaire despotique Qui combattait, sur mer et terre, Tous les païens prestiges, Son nom éclaterait encor, pieux et saint, En des recueils diocésains Où l’on consigne les prodiges. On la jeta, La nuit, en plein courant, dans la rivière, Mais un courant contraire Obstinément la rapporta, Aux pieds de la digue tranquille Où ceux de Flandre et de Brabant luttaient aux quilles. Elle était faite en bois plus dur Que les moellons du mur ; Et néanmoins elle était fine comme un vase Et des roses ornaient sa base. Quelques joueurs la sauvèrent, à marée haute. On la planta, avec solennité, Dans le milieu du jeu, un jour de Pentecôte, Que les cloches s’interpellaient, de berge en berge, Que les premiers soleils d’été Brillaient et que les filles de l’auberge, Sur des plateaux de cuivre et de lumière, En bonnets frais et blancs, gaiement, servaient les bières. Et tous applaudirent celui Qui le premier, devant la foule, D’un seul et large coup de boule, L’abattit. Et tous applaudirent aussi, Ceux qui vinrent, après lui, Et la couchèrent, Cinq fois, par terre. Mais brusquement, celui qui le premier L’avait atteinte, Pâlit : Son clos des champs qui tintent Brûlait là-bas ; et les fumiers Réverbéraient les crins rouges de l’incendie, Dans leurs mares effrayamment grandies. Et puis, Huit jours plus tard, l’un des plus francs buveurs Et des plus fiers vainqueurs au jeu de quilles, Rentrant, chez lui, la nuit, Trouva morte, sa fille devant sa porte. Il ne pensa d’abord à rien ; Mais il s’abstint De s’en aller, chaque dimanche, À l’auberge de la Croix-Blanche. Enfin, Un jour que le jeune échevin Rafla, d’un coup géant, le jeu entier, L’aile gauche de son grenier Dégringola dans le verger Et tua net le chien et le berger. Depuis ce temps, la peur filtra dans les esprits, Et la terreur souffla et la terreur grandit, Quand on apprit Que l’hôtesse de la Croix-Blanche, allant Quérir, le soir, sous l’appentis, Du bois et des pailles pour la Saint-Jean, Vit, dans l’ombre, flamboyer devant elle, Les yeux en feu De la statuette immortelle. Le village trembla. Et le curé Eut beau exorciser Chaque quille, suivant les rites, La paroisse ne le tint quitte, Qu’au jour où l’étrange morceau de bois Eut son royal manteau de belle étoffe Et fut logé, comme autrefois, Dans sa niche, près de l’autel de saint Christophe. On déplaça le trop austère Et turbulent vicaire ; Les pratiques des anciens jours Revécurent et reprirent leur cours ; Et Cybèle, Vénus ou bien Diane Mêla, comme jadis, sa puissance profane Aux prodiges que saint Corneille Faisait surgir de son orteil Usé, depuis quels temps lointains, Par les lèvres et par les mains De l’innombrable espoir humain.