Souffrance, es-tu la loi du monde ?

Victor Hugo

Toute la lyre

Souffrance, es-tu la loi du monde ? L’homme vient triste et s’en va nu ; Il naît débile et meurt immonde ; Es-tu le fond de l’inconnu ? Les grêles, les foudres, les trombes ; Les marteaux meurtrissant les clous ; Le grain dans le bec des colombes, L’agneau dans la gueule des loups ; Le tigre ayant l’horreur secrète De sa propre férocité ; Le lion, fauve anachorète Qui hurle dans l’immensité ; L’enfant qui meurt, âme qui sombre ; Le lys qu’on fauche, à peine éclos ; Les marins qu’engloutit dans l’ombre La bave sinistre des flots ; Partout les embûches funèbres, Le glaive, la griffe, la dent ; Des yeux fixes dans les ténèbres ; Le crime guettant et rôdant ; L’abeille que chasse la guêpe ; La guerre battant du tambour ; Un horizon voilé d’un crêpe, Où croît l’ombre, où décroît l’amour ; Les discordes qui se répandent ; Caïn, Nemrod, Néron, Macbeth ; Tous les cœurs des hommes qui pendent À la haine, ce grand gibet ; Le doute qui sort de la tombe, Et, du haut du ciel sans clarté, Semble un soir éternel qui tombe Sur la lugubre humanité ; Toutes ces douleurs, est-ce l’ordre ? L’air du sépulcre emplit les cieux, Et sur l’abîme on voit se tordre, La nuit, des bras mystérieux. Et toutes ces choses farouches Disent cette plainte à la fois, Et de toutes ces sombres bouches On entend sortir cette voix : — Dieu ! qu’a donc fait la créature, Et pourquoi l’être est-il puni ? — C’est le grand cri de la nature Dans le grand deuil de l’infini.