Ourika

Delphine de Girardin

Vous dont le cœur s’épuise en regrets superflus, Oh ! ne vous plaignez pas, vous que l’on n’aime plus ! Du triomphe d’un jour votre douleur s’honore ; Et celle qu’on aima peut être aimée encore. Moi, dont l’exil ne doit jamais finir, Seule dans le passé, seule dans l’avenir, Traînant le poids de ma longue souffrance, Pour m’aider à passer des jours sans espérance, Je n’ai pas même un souvenir. À mon pays dès le berceau ravie, D’une mère jamais je n’ai chéri la loi ; La pitié seule a pris soin de ma vie, Et nul regard d’amour ne s’est tourné vers moi. L’enfant qu’attire ma voix douce Me fuit dès qu’il a vu la couleur de mon front ; En vain mon cœur est pur, le monde me repousse, Et ma tendresse est un affront. Une fois à l'espoir mon cœur osa prétendre ; D'un bien commun à tous je rêvai la douceur. Mais celui que j'aimai ne voulut pas m'entendre. Et, si parfois mes maux troublaient mon âme tendre, L'ingrat ! il m'appelait sa sœur ! Une autre aussi l'aima ; je l'entendis près d'elle, Même en voyant mes pleurs, bénir son heureux sort, Et celui dont la joie allait causer ma mort, Hélas ! en me quittant ne fut point infidèle. Je ne puis l'accuser ; dans son aveuglement, S'il a en ma douleur méconnu le langage ; C'est qu'il croyait les cœurs promis à l'esclavage Indignes de souffrir d'un si noble tourment ! Malgré le trait mortel dont mon âme est atteinte, Auprès de ma rivale on me laissait sans crainte. Elle avait vu mes pleurs et les avait compris ; Mais, ô sort déplorable ! ô comble de mépris ! Charles, je t'adorais... et ton heureuse épouse Connaissait mon amour et n'était point jalouse ! Que de fois j'enviai la beauté de ses traits ! En l'admirant mes yeux se remplissaient de larmes ; Et triste, humiliée, alors je comparais Le deuil de mon visage à l'éclat de ses charmes ! Pourquoi m'avoir ravie à nos sables brûlants ? Pourquoi les insensés, dans leur pitié cruelle, Ont-ils jusqu'en ces lieux conduit mes pas tremblants ? Là-bas, sous mes palmiers, j'aurais paru si belle ! Je n'aurais pas connu de ce monde abhorré Le dédain protecteur et l'ironie amère ; Un enfant, sans effroi, m'appellerait sa mère, Et sur ma tombe, au moins, quelqu'un aurait pleuré ! Mais que dis-je ?... Ô mon Dieu ! le désespoir m'égare : Devrais-je, quand aux Cieux la palme se prépare, Lorsque tu me promets un bonheur immortel, Regretter la patrie où tu n'as point d'autel ? Ah ! du moins qu'en mourant tout mon cœur t'appartienne ! La plainte, les regrets ne me sont plus permis : Dans les champs paternels, à d'autres dieux soumis, Je n'eusse été qu'heureuse !... ici je meurs chrétienne !