Un enfant à son frère

Marceline Desbordes-Valmore

Le Livre des mères et des enfants — 1840

Qui m’a couvé neuf mois dans son sein gros d’alarmes Qui salua ma vie avec des pleurs joyeux ? Qui sous ses longs baisers éparpillait mes larmes ? C’est ma mère. Une mère en ses bras pleins de charmes, Nous reçoit tout tremblants quand nous tombons des cieux. Qui relevait mes pas quand je rampais à terre, Forte de son sourire où s’arrêtaient mes pleurs ? Sa bouche sur ma bouche, oh ! qui me faisait taire ? C’est ma mère ! une mère avec un saint mystère, Enveloppe nos cris dans ses chants ou ses fleurs ! Qui soutenait ma tête et retenait ma vie, Quand mon berceau brûlait de mes fièvres d’enfant ? Qui promettait le monde à ma rêveuse envie ? C’est ma mère. Une mère à toute heure est suivie D’un ange à la main pleine, au rire triomphant ! Qui, lorsque l’insomnie ouvrait mes yeux dans l’ombre, Me faisait des tableaux plus doux que le sommeil ? Qui m’apprenait que Dieu veille la nuit dans l’ombre ? C’est ma mère. Une mère a des secrets sans nombre, Pour délecter notre âme à l’heure du réveil. Quand elle eut délié ma langue à la prière, Qui battait la mesure à mes douces chansons ? Sur mon livre muet qui versa la lumière ? C’est ma mère. Une mère ouvre notre paupière ; Au feu de ses regards, moi, j’ai lu mes leçons. Quand elle vieillira… Dieu ! n’est-ce pas un rêve ? Elle a dit qu’elle aura bientôt des cheveux blancs ; Qu’elle s’inclinera comme un jour qui s’achève, Cette mère. À son cœur nous prenons tant de sève ! Dis, que ce sera triste à voir ses pas tremblants ? Si tu veux, nous irons où l’on trouve des roses, Pour lier une fleur à chacun de ses jours ; Nous irons dans un bois sombre et loin si tu l’oses, Et nous la retiendrons par tant de belles choses, Qu’à force d’être heureuse elle vivra toujours !