L’herbe est douce le long du fleuve

Henri de Régnier

Épisodes, Sites et Sonnets — 1891

L’herbe est douce le long du fleuve, l’herbe est pâle Sur la grève déserte où chante le flot doux Que rasent des oiseaux et moirent des remous Entre des îles dont la berge en l’eau dévale. Il séjourne en lagune une onde fluviale Parmi l’or qu’au couchant semblent les sables roux Ne suis-je pas tombé jadis sur les genoux Et n’est-ce pas mon sang dont la tache s’étale. Le soleil expiré pourpre l’eau taciturne ; Le vent souffle parmi les roseaux ; de quelle urne Filtre en mes doigts la poudre où triomphe le Temps ! Le soir s’endort en du silence que déchire Flèche ou vent ? un frisson perfide que j’entends Et quelque Archer cruel debout dans l’ombre rire.