Le Lion, le Singe, et les deux Ânes

Jean de La Fontaine

Fables — 1679

Le Lion, pour bien gouverner, Voulant apprendre la morale, Se fit un beau jour amener Le Singe maistre es arts chez la gent animale. La premiere Ieçon que donna le Regent, Fut celle-cy : Grand Roy, pour regner sagement, Il faut que tout Prince prefere Le zele del’Estat à certain mouvement, Qu’on appelle communément Amour propre ; car c’est le pere, C’est l’autheur de tous les défauts, Que l’on remarque aux animaux. Vouloir que de tout poinct ce sentiment vous quitte, Ce n’est pas chose si petite Qu’on en vienne à bout en un jour : C’est beaucoup de pouvoir moderer cet amour. Par là vostre personne auguste N’admettra jamais rien en soy De ridicule ny d’injuste. Donne moy, repartit le Roy, Des exemples del’un et l’autre. Toute espece, dit le Doctcur, (Et je commence par la nostre) Toute profession s’estime dans son cœur, Traite les autres d’ignorantes, Les qualifie impertinentes, Et semblables discours qui ne nous coûtent rien. L’amour propre au rebours, fait qu’au degré suprême On porte ses pareils ; car c’est un bon moyen De s’élever aussi soy-mesme. De tout ce que dessus j’argumente tres-bien, Qu’icy bas maint talent n’est que pure grimace, Cabale, et certain art de se faire valoir, Mieux sceu des ignorans, que des gens de sçavoir. L’autre jour suivant à la trace Deux Asnes qui prenant tour à tour l’encensoir Se loüoient tour à tour, comme c’est la maniere ; J’oüis que l’un des deux disoit à son confrere : Seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot L’homme cet animal si parfait ? il profâne Nostre auguste nom, traitant d’Asne Quiconque est ignorant, d’esprit lourd, idiot ; Il abuse encore d’un mot, Et traite nostre rire, et nos discours de braire. Les humains sont plaisans de pretendre exceller Par dessus nous ; non, non ; c’est à vous de parler, À leurs Orateurs de se taire. Voilà les vrays braillards ; mais laissons-là ces gens ; Vous m’entendez, je vous entends : Il suffit : et quant aux merveilles, Dont vostre divin chant vient frapper les oreilles, Philomele est au prix novice dans cet Art : Vous surpassez Lambert. L’autre baudet repart : Seigneur, j’admire en vous des qualitez pareilles. Ces Asnes non contens de s’estre ainsi gratez, S’en allerent dans les Citez L’un l’autre se prosner. Chacun d’eux croyoit faire En prisant ses pareils une fort bonne affaire, Pretendant que l’honneur en reviendroit sur luy. J’en connois beaucoup aujourd’huy, Non parmy les baudets, mais parmy les puissances Que le Ciel voulut mettre en de plus hauts degrez, Qui changeroient entre eux les simples excellences, S’ils osoient en des majestez. J’en dis peut-estre plus qu’il ne faut, et suppose. Que vostre majesté gardera le secret. Elle avoit soûhaité d’apprendre quelque trait Qui luy fist voir entre autre chose L’amour propre, donnant du ridicule aux gens. L’injuste aura son tour : il y faut plus de temps. Ainsi parla ce Singe. On ne m’a pas sçeu dire S’il traita l’autre poinct ; car il est délicat ; Et nostre maistre es Arts qui n’estoit pas un fat Regardoit ce Lion comme un terrible sire.