Pleine mer

Marie Krysinska

Rythmes pittoresques — 1890

Du fond des caveaux de tristesse — Que surplombe l’Irrémédiable ainsi qu’une voûte, — Du fond des caveaux de tristesse Où vous êtes, de deuil vêtue Et toute Pleurante descendue — Mon âme ! Souvenez-vous de ce retour enivré, Dans les larges floraisons de clarté, Et dans le puissant vent frais Qui chantait. C’était comme de glorieuses plaines après de fabuleux combats, où les boucliers des héros morts — resplendissaient au soleil. L’horizon monte éperdu Et surgissent des montagnes de jade et de marbre noir S’abîmant aussitôt avec une formidable voix Dans le natal chaos, Et montent de géantes murailles de fer Vers le ciel projetées en superbes élans Puis retombent aux gouffres ; Tandis que les nymphes effrayées Courent dans les glauques ravins, traversés des éclairs blancs de leurs tuniques, Semant les perles de leurs parures En impondérables avalanches. Le joli cri des mouettes grises Égaie le ciel gris comme les ailes Des mouettes grises. Ce sont maintenant de bleues prairies Aux paissantes chèvres blanches Alors que de libres chevaux Bondissent, les crinières envolées Et voici s’ouvrir dans un ciel de conque précieuse, la divine porte Menant aux éternels Palais. Les obliques rayons d’un soleil tranquille ont dressé des gradins Sur les nuages asservis Et voici s’ouvrir la divine porte Menant aux éternels Palais. L’or prodigué descend en fluides draperies Et les vertes transparences Se pavoisent d’or prodigué Et les vertes transparences Se constellent de saphirs, d’opales et d’escarboucles – Et monte un chant recueilli Aux profondes Orgues C’est, l’immortelle Beauté, prêtresse Qui parée ainsi de lueurs Célèbre les rites sacrés. Mais bientôt vaincue par le charme Apaisant de ce soir — Où l’or prodigué descend en fluides draperies — Sereine, Elle se couche pour le sommeil Et sa poitrine respirante Se soulève, émue d’un prodigieux rêve. Les vertes transparences Se sont noyées aux profondeurs Qui roulent maintenant dans leurs noirs replis Les Vertiges sonores. La Nuit conquérante Est venue Et l’on voit onduler la traîne De sa robe frangée d’humides étoiles Puis disparaître. Voici poindre au loin Les Phares.