J’ai tant souffert, je souffre tant

Anna de Noailles

L’Honneur de souffrir — 1927

J’ai tant souffert, je souffre tant Que plus rien ne semble important À mes yeux, qui fixent le vide Où se défont les morts livides. Je sais bien qu’il existe encor Cet animal plaisir du corps Que le désir prise et dédaigne ; Mais jamais plus un noble accord N’emplit, ne pénètre, n’imprègne Cette âme où le désespoir règne ! Car, ayant la nette stupeur D’un monde où tout est inutile, J’éprouve, au centre du malheur, Qu’il est également futile De sentir qu’on vit ou qu’on meurt…