Ô Mortes

Émilie Arnal

La Maison de granit — 1910

Les mortes qui furent aimées Ont emporté dans leur tombeau Des moissons de fleurs embaumées : Elles dorment sous ce fardeau. Elles dorment… Dans la poussière Leur être ne peut tressaillir Au bruit que fait sous la lumière Le clair printemps qui veut jaillir. Elles reposent sans pensées… Nos cris, nos regrets, nos douleurs, Sous leurs paupières abaissées Ne feront plus sourdre les pleurs. Et leurs pieds que la mort enchaîne Ne s’élanceront jamais plus Vers la déception certaine Des bonheurs que l’on a voulus. Ô mortes, si l’on vous désire, Votre cœur restera glacé ; Vous ne verrez pas le sourire Du regard au vôtre enlacé. Ô mortes, si l’on vous oublie, Du moins vous ne le saurez pas ; La jalousie et sa folie Ne sauraient plus tordre vos bras. Ô mortes, si les yeux qui pleurent Sur vous, trop las et douloureux, Se ferment pour que les effleurent Des baisers frais, nouveaux pour eux : Vous ne verrez pas sur les lèvres Que votre haleine caressa Les traces de ces nuits de fièvre Où votre doux nom s’effaça. Ô mortes, que je vous envie La paix de votre long sommeil Où l’heure, par l’heure suivie, Ne sonne jamais le réveil ! Vous dormez dans l’oubli des choses, Sous des rameaux souples et verts, Et nos printemps, trop lourds de roses, Sont plus tristes que vos hivers.