Chaleur dans un jardin

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

L’air a le goût de l’oranger, Le soleil de sa jaune flèche Transperce au milieu du verger Une rose couleur de pêche. Le chaud azur est bleu de lin, La lumière y luit effrénée Un tel jour n’a pas de déclin, C’est midi toute la journée ! Le silence écrase les bois, Le noir feuillage des pervenches, On croit l’entendre quelquefois, C’est comme un bruit d’abeilles blanches. Et pourtant sous ce ciel si mol Une immense et claire énergie Fait que la huppe prend son vol Et que la rose est élargie ! Le papillon semble bouillir Au fond de la cuve azurée Mais ses deux ailes font jaillir Une aurore démesurée. Dans les champs, d’ailes fustigés, Tout s’ébat, pullule, jubile Les pistils semblent prolongés Par des flammèches érectiles. Les hommes sont las, épuisés ; Mais quelle chaude extravagance, Quel besoin, quel goût des baisers, Fait que toute la plaine danse ! Chant de fifres, de violons, Tintement de claires cymbales, Ardents insectes courts ou longs, Frelons tassés comme des balles, Odorante orchestration, Bacchanale de la prairie, Calices lourds de passion Où la cigale gratte et crie ! On voit rouir dans la chaleur Des gerbes longues, lasses, lâches ; C’est comme un embarras de fleurs, D’oeillets, de mauves, de bourraches. Au bord d’un narcisse enflammé, Ivre d’orgie orientale Un papillon s’est refermé, Et pend comme un seul blanc pétale. La guêpe aux deux ailes de miel Flotte et tangue, infime navire, Entre l’immensité du ciel Et le cœur des fleurs qu’elle aspire. Ah sortons des fraîches maisons, Ayons l’audace des abeilles, Courons aux pentes des gazons, Foulons les sauges des corbeilles ! Prenons le soleil dans nos yeux, Prenons la chaleur dans nos manches, Soyons les nymphes et les dieux De ce dimanche des dimanches ! Les vergers ont des murs d’odeurs De lis, de pêches, de lumière, C’est un appartement de fleurs, C’est une tenture fruitière ! Et pareils à ce laurier blanc Que presse la nue acharnée, Distillons notre sang brûlant Dans l’immense et fauve journée, Quand même la fureur des cieux Nous ferait ce front anxieux, Nous donnerait ces lourds vertiges Ces bras pendants comme des tiges, Ce regard fixe, sombre, dur, Ces soupirs éperdus d’azur Des esclaves courbés, humides, Qui bâtissaient les Pyramides, Et qu’écrasait le bleu tombeau Du ciel si haut, du ciel si beau !