Le Taureau

Henri de Régnier

Les Jeux rustiques et divins — 1897

Tu mènes lentement, ô grave laboureuse, Tes lourds bœufs obstinés au sillon qui se creuse Dans la terre crétoise, ouverte au soc luisant ; Les mufles ont bavé sous le frontail d’argent Et leur écume éparse évoque une autre écume… Le champ déferle au loin ses vagues, une à une, Et des oiseaux, là-bas, volent sur le sillon ; Et toi, tu songes, appuyée à l’aiguillon, Grave, lorsque le vent du soir sèche ta joue, Près du soc à tes pieds qui luit comme une proue, Tu songes, et tes bœufs meuglent vers le ciel clair, À quelque taureau blanc qui traversa la Mer !