Magie, ou délivrance d'amour

Pierre de Ronsard

Poésies diverses — 1587

Sans avoir lien qui m'étreigne, Sans cordons, ceinture ni nouds, Et sans jartiere à mes genous Je viens dessus cette montaigne, Afin qu'autant soit relâché Mon cœur d'amoureuses tortures, Comme de nœuds et de ceintures Mon corps est franc et détaché. Démons, seigneurs de cette terre, Volez en troupe à mon secours, Combattez pour moi les Amours : Contre eux je ne veux plus de guerre. Vents qui soufflez par cette plaine, Et vous, Seine, qui promenez Vos flots par ces champs, emmenez En l'Océan noyer ma peine. Va-t'en habiter tes Cytheres, Ton Paphos, Prince idalien : Ici pour rompre ton lien Je n ai besoin de tes mystères. Anterot, preste-moi la main, Enfonce tes flèches diverses ; II faut que pour moi tu renverses Cet ennemi du genre humain. Je te prie, grand Dieu, ne m'oublie ! Sus, page, verse à mon côté Le sac que tu as apporté, Pour me guérir de ma folie ! Brûle du soufre et de l'encens. Comme en l'air je vois consommée Leur vapeur, se puisse en fumée Consommer le mal que je sens ! Verse-moi l'eau de cette aiguière ; Et comme à bas tu la répands, Qu'ainsi coule en cette rivière L'amour, duquel je me répands. Ne tourne plus ce devideau : Comme soudain son cours s'arrête, Ainsi la fureur de ma tête Ne tourne plus en mon cerveau. Laisse dans ce genièvre prendre Un feu s'enfumant peu à peu : Amour ! je ne veux plus de feu, Je ne veux plus que de la cendre. Viens vite, enlace-moi le flanc, Non de thym ni de marjolaine, Mais bien d'armoise et de verveine, Pour mieux me rafraîchir le sang. Verse du sel en cette place : Comme il est infertile, ainsi L'engeance du cruel souci Ne couve en mon cœur plus de race. Romps devant moi tous ses présents, Cheveux, gants, chiffres, écriture, Romps ses lettres et sa peinture, Et jette les morceaux aux vents. Viens donc, ouvre-moi cette cage, Et laisse vivre en libertés Ces pauvres oiseaux arrêtez, Ainsi que j'étais en servage. Passereaux, volez à plaisir ; De ma cage je vous délivre, Comme désormais je veux vivre Au gré de mon premier désir. Vole, ma douce tourterelle, Le vrai symbole de l'amour ; Je ne veux plus ni nuit ni jour Entendre ta plainte fidèle. Pigeon, comme tout à l'entour Ton corps emplumé je déplume, Puissé-je, en ce feu que j allume, Déplumer les ailes d'Amour ; Je veux à la façon antique Bâtir un temple de cyprès, Où d'Amour je romprai les traits Dessus l'autel anterotique. Vivant il ne faut plus mourir, Il faut du cœur s'ôter la plaie : Dix lustres veulent que j'essaye Le remède de me guérir. Adieu, Amour, adieu tes flammes, Adieu ta douceur, ta rigueur, Et bref, adieu toutes les dames Qui m'ont jadis brûlé le cœur. Adieu le mont Valerien, Montagne par Venus nommée, Quand Francus conduit son armée Dessus le bord Parisien.