La rue a ce matin les teintes délicates

Anna de Noailles

L’Honneur de souffrir — 1927

La rue a ce matin les teintes délicates De l’humble primevère et du cou des colombes. Un printanier plaisir dans l’azur se dilate. — Mais sous tous les chemins gît l’éternelle tombe ! La miroitante rue est renflée, et pareille, Avec les bleus reflets que la nue y projette, À ces étranges lieux funèbres où sommeille L’humanité réduite, oublieuse et muette. — Je vois l’immense espace et mon vœu ne s’abîme Qu’en l’exigu séjour où dort ton front timide, Tant mon pensif esprit, inverse pyramide, Va de l’ample univers à ta retraite infime !