Églogues. — Célimène.

Antoinette Des Houlières

Poésies de Madame Deshoulières — 1688

Assise au bord de la Seine, Sur le penchant d’un coteau, La bergère Célimène Laisse paître son troupeau. Il descend dans la prairie, Sans qu’elle daigne songer Que le loup pourra manger Sa brebis la plus chérie. Le souvenir d’un berger Que la fortune cruelle Force à vivre éloigné d’elle Dans un climat étranger Cause la douleur mortelle Qui lui fait tout négliger. Tantôt, cédant à la force De ses amoureux transports, Elle grave sur l’écorce Des arbrisseaux de ces bords : Puisse durer, puisse croître L’ardeur de mon jeune amant, Comme feront sur ce hêtre Ces marques de mon tourment ! Tantôt, mêlant sur le sable Le nom d’Achante et le sien, Elle trouve insupportable Qu’un zéphyr impitoyable En passant n’en laisse rien. Quelle cruelle aventure, Dit-elle avec un soupir, Si ce que fait le zéphyr M’est un véritable augure Que de si tendres amours Ne dureront pas toujours Je briserais la musette Que me laissa l’imposteur, Et du fer de ma houlette Je me percerais le cœur. À ces mots elle repasse Dans son esprit alarmé L’air, les traits, l’esprit, la grâce De ce berger trop aimé. Les oiseaux de ce bocage Se taisent pour écouter Ce qu’ils entendent chanter Du beau berger qui l’engage : Ils voudraient le répéter ; Mais leur plus tendre ramage Ne la saurait imiter. Jamais cette triste amante Ne voit sur l’herbe naissante Folâtrer d’heureux amans Qu’elle ne se représente Combien l’absence d’Achante Lui vole de doux momens. Jamais des bergers ne viennent De ces bords délicieux Où les destins le retiennent, Que son amour curieux Ne s’informe si ces lieux Ont des nymphes assez belles Pour faire des infidèles. Enfin mille fois le jour, Elle veut, elle appréhende Tout ce que craint et demande Le plus violent amour. Qu’on doit plaindre une bergère Si facile à s’alarmer ! Pourquoi du plaisir d’aimer Faut-il se faire une affaire ? Quels bergers en font autant Dans l’ingrat siècle où nous sommes ? Achante, qu’elle aime tant, Est peut-être un inconstant Comme tous les autres hommes.