Pressentiment d’Amérique

Guillaume Apollinaire

Poèmes à Lou — 1955

Mon enfant si nous allions en Amérique dont j’ai toujours rêvé Sur un vaisseau fendant la mer des Antilles Et accompagnés par une nuée de poissons volants dont les ailes nageoires palpitent de lumière Nous suivrons le fleuve Amazone en cherchant sa fée d’île en île Nous entrerons dans les grands marécages où des forêts sont noyées Salue les constricteurs Entrons dans les reptilières Ouïs l’oie oua-oua les singes hurlent les oiseaux cloches Vagues du Prororoca l’immense mascaret Le dieu de ces immensités les Andes les pampas Est dans mon sein aujourd’hui mer végétale Millions de grands moutons blonds qui s’entrepoursuivent Les condors survenant neiges des Cordillères Ô cahutes d’ici nos pauvres reptilières Quand dira-t-on la guerre de naguère