Mahomet

Renée de Brimont

Mirages — 1919

Je l’ai vu. Mais peut-être est-ce en rêve… Son front divin, que surmontait un large turban rond constellé de brillants, aigretté d’émeraudes, son front dodelinait un peu dans l’heure chaude ; sa barbe déployant mille flocons légers flottait en éventail ; ceint d’une écharpe molle son manteau rebrodé d’algébriques symboles sur sa panse baillait… Et du cœur des vergers, et jusqu’à lui montaient, savamment mélangés, des parfums d’abricot, de figue, de goyave… Majestueux et beau, satisfait, sage et grave, sous les ronds parasols bénissants des palmiers Mahomet prit alors le chemin coutumier de lys fleuri qui mène aux espaliers célestes. — Fruits des quatre saisons — des cinq mondes !.. D’un geste choisissant les plus mûrs et les plus délicats le Prophète mordait à ces pulpes exquises : grenades, lourds brugnons, dattes grasses, muscats luisants comme des yeux, amandes que déguise un masque velouté, ballonnets si vermeils des oranges, melons jaunissant au soleil ! — Mahomet, quand il eut dépouillé mainte branche et mangé, se tourna vers les vasques d’argent d’où jaillissaient, sucrés, chantants et diligents, des vins miraculeux… Il but. Sa barbe blanche frémissait d’allégresse ; et quand il eut fini de boire, Mahomet gaillard et rajeuni, sur la verte pelouse ondulée, en cadence, Mahomet esquissa lentement une danse. Bras écartés, manteau gonflé par un bon vent, il tournait, il tournait… Des musiques lointaines guidaient ses pas joyeux, et les vins des fontaines murmuraient à ses pieds mille propos savants. Il tournait au milieu de visions parfaites ; dans sa barbe il riait, doucement étourdi… Et les oiseaux d’azur et d’or du Paradis perchés sur ses doigts gourds ou sur sa vieille tête célébraient de leurs chants la gaîté du Prophète !