Les Usines de guerre

Émile Verhaeren

Les Ailes rouges de la guerre — 1916

Avec les mille éclats de ses mille tonnerres, Se glissant sous le sol, ou montant vers les cieux, Avec tous ses marteaux, ses enclumes, ses feux, La fumante industrie enveloppe la guerre. À la voir s’exalter derrière chaque front En des usines d’or sous les hautes murailles, On dirait un orage innombrable et profond Auquel un peuple immense immensément travaille. Fonte rouge, qui peu à peu deviens acier, Lorsque tu sors soudain, éblouissante et nue, Comme un sang de soleil de tes sombres cornues, Tu éclaires, le soir, le pays tout entier. L’ombre longue subit tes lueurs successives : Et c’est le champ, et c’est la mare, et c’est le bois, Et c’est au loin la grange et l’étable massives Et la ferme d’en haut dont s’allument les toits. II Ainsi pour que le front avance ou se maintienne, On excite les feux partout — et c’est là-bas Que s’embrasent Woolich, Poutilow et Skoda, Et que s’éclaire, ici, Chamond et Saint-Etienne. Oh ces métaux tassés en leurs parcs à lopins ! Les hauts fours embrasés tour à tour s’en nourrissent ; Autour de leurs flancs creux les ringards retentissent, Tandis que l’acier mou se serre en des grappins. De pesants cubes d’or promènent leur lumière Au ras du sol, avant de se fixer dûment, Sous la chute précise et sous le poids fumant Des marteaux s’abattant au long de leurs glissières. L’obus, d’un seul coup net, se creuse et s’emboutit. De place en place, on le polit, on le travaille ; On le bourre à foison de plomb et de mitraille Et la charge s’endort pour s’éveiller en lui. Il se glisse et se tasse en de roulants carricles ; On en mesure et la hauteur et les contours ; Oh ! ce vrombissement inlassable des tours Sous le hall formidable et noir où les feux giclent. Oh ! le geste des mains et des doigts ramassés Autour du tournoiement de l’acier et du cuivre, Et les cris des métaux, que leur souffrance enivre Et qui chantent à se sentir martyrisés Et s’accordent déjà avec la chanson rouge Et les cris des soldats qui se ruent pour mourir Et pour donner leur sang joyeux à l’avenir, Quand passe la victoire et que le destin bouge. III Dites, l’effort total à l’arrière, à l’avant, Et la docile ardeur de cette double armée Dans le bruit innombrable et l’énorme fumée Que tour à tour l’usine ou la lutte enfle au vent ! C’est pour lui, le soldat, que l’ouvrier s’efforce, Que sa gorge s’embrase à la flamme des fours, Qu’il y brûle ses yeux peu à peu, tous les jours, Et que ses bras vieillis se vident de leur force. C’est au travail féroce et précis des canons — Quand la fonte se change en lave au fond des cuves Et que le hall s’enrage et bout, tel un Vésuve — Qu’en son torse tanné se sèchent ses poumons. C’est au vacarme fou des moteurs qu’on essaie Et qui happent et qui mâchent l’air qui bruit Que son oreille un jour s’émousse ou s’assourdit Et que parfois sa main n’est plus que sang et plaie. Oh ! l’héroïque et clair et fraternel accord, Entre tous ceux qui font et qui portent les armes Et qui s’emploient, sous le tonnerre et ses vacarmes, À rebâtir la vie au ciment de la mort. IV Et transportant au rythme ardent de leurs machines, Par delà les forêts, les champs et les collines, Des lieux où l’on travaille aux lieux où l’on se bat, Les schrapnells par milliers et les obus par tas, Les trains, durant la nuit, indiscontinûment, Avec leur formidable et secret chargement Serré en des fourgons ou caché sous des toiles, Les trains après les trains roulent sous les étoiles. Jusque dans les hameaux des lointaines provinces, Le sol comme exalté en trépide et en grince, Le fleuve répandu, le canal encaissé Au frisson de ses flots sent la guerre passer. Les trains roulant toujours sous les astres, la nuit, Emportent, dirait-on, des morceaux du pays : Plombs, fer, étains, salpêtre, aciers, boulets, mitraille Et les soldats qui seront grands dans la bataille. Si bien que c’est le peuple et, avec lui, la terre Profonde et l’eau multiple et le roc réfractaire Qui imposent, à l’ennemi enfin dompté, Pour le présent et l’avenir, leur volonté.