Mon cœur je n’ai peur que de vous

Anna de Noailles

L’Ombre des jours — 1902

Mon cœur je n’ai peur que de vous, Tout le reste est moins effroyable, La Mort, ses flèches et son sable Font moins mal que le cœur jaloux. Le vaisseau qui roule et qui sombre En respirant l’étouffement, Descend d’un moins lourd mouvement Que l’espoir au creux du cœur sombre. Les secrets que gardaient le temps, L’âpre fortune des journées, Laissent l’âme moins étonnée Que les flots de l’amour montant. L’été à qui ses parfums pèsent, Les longs silences de l’hiver, Moins que le cœur près de la chair Donnent d’étourdissants malaises. Les bois odorants et mouillés Où montent dans l’ombre qui plane. Les belles fleurs de valériane Et les hauts iris quenouillés, Offrent moins de verte nature Que ce que le cœur voit en soi D’herbes, de sources et de bois Et de sylvestres aventures. La paix, l’orgueil, la vanité, Le soleil et la lune obscure Ne rempliraient pas la blessure Du cœur où l’amour a été. — Ô cœur constant, ô cœur fugace, Qui rêves d’abris et d’espace De cimes et de vallons verts, Voulant, toujours les mêmes choses, Mais les désirant au travers De tout le vivant univers, Prends ces roses, toutes ces roses…