Ode à Cassandre

Pierre de Ronsard

Poésies diverses — 1587

En vous donnant ce portrait mien Dame, je ne vous donne rien Car tout le bien qui était notre Amour dès le jour le fit votre Que vous me fîtes prisonnier, Mais tout ainsi qu'un jardinier Envoie des présents au maistre De son jardin loué, pour être Toujours la grace desservant De l'héritier, qu'il va servant Ainsi tous mes présents j'adresse A vous Cassandre ma maîtresse, Corne à mon tout, et maintenant Mon portrait je vous vois donnant : Car la chose est bien raisonnable Que la peinture ressemblable, Au cors qui languit en souci Pour votre amour, soit votre aussi. Mais voyez come elle me semble Pensive, triste et pâle ensemble, Portraite de même couleur Qu'amour a portrait son seigneur. Que plût à Dieu que la Nature M'eût fait au coeur une ouverture, Afin que vous eussiez pouvoir De me connaître et de me voir ! Car ce n'est rien de voir, Maîtresse, La face qui est tromperesse, Et le front bien souvent moqueur, C'est le tout que de voir le coeur. Vous verriez du mien la constance, La foi, l'amour, l'obéissance, Et les voyant, peut être aussi Qu'auriez de lui quelque merci, Et des angoisses qu'il endure : Voire quand vous seriez plus dure Que les rochers Caucaseans Ou les cruels flots Aegeans Qui sourds n'entendent les prières Des pauvres barques marinières.