Lever de lune

Henri de Régnier

Les Médailles d’argile — 1900

Tu m’as dit : Laisse cette argile Où tu veux modeler pour moi Ma médaille exacte et fragile. Tu voudrais y faire à la fois Sourire mes yeux et ma bouche Tels qu’ils sont et que tu les vois. Laisse cette terre, n’y touche Plus, et que friable demain Elle s’effrite sous ton pouce. L’argile, le marbre et l’airain, Pas plus que l’eau souple et mouvante, Ne seraient mon visage vain, Vaine est l’ébauche que tu tentes, Car ma fugitive beauté N’est vraiment belle que vivante. Elle ne veut d’éternité Que l’instant qui passe et l’emporte Sur l’aile de la Volupté, Et je la croirais déjà morte Si je la voyais revivant Dans cette terre qui la porte Lorsque, les pieds nus et devant Toi qui me suis sur l’herbe fraîche, Je marche debout dans le vent. Le soir vient. Viens avec moi, laisse Tout cela qui n’est pas ma chair. Le temps fuit et la vie est brève. Le jour est encore assez clair Pour aller jusqu’au bout des chaumes D’où l’on voit monter de la mer La lune ronde, molle et jaune.