Tout se marie

Paul Éluard

Une leçon de morale — 1949

Au mal : Le soir et les tenailles de la solitude Le soir où tout est dit Où rien n’est une route Sous le froid sous la pâleur Du temps semblable à une morte Ici l’on joue la tragédie des résignés Le jeu d’échecs des faux-vivants Un bloc d’oubli a comblé mes mains vides Je ne sais plus avoir un corps Je ne sais plus avoir un visage parfait J’oublie la vie je suis atrocement à nu Je suis à nu comme un schéma comme une épure Sous la nuit crue d’une peine obstruée Sous la chappe nacrée des larmes dérisoires Non pas soumis mais épuisé Je suis un homme sans saisons un homme absent Réduit à rien un projet d’homme au cimetière Et je regrette la douleur car elle était fidèle Mouvante et belle elle faisait craquer mon front Toujours geler brûler le même cœur mortel Tout était là d’avance et l’amour et la mort Dans ce monde ancien où dit-on j’ai vécu Il fallait qu’un cœur d’or lutte et saigne pour vivre L’automne avait une raison. Au bien : Le soir et les tenailles de la solitude Où j’ai envie de tout avouer Où je rougis d’être en automne Quand je me sens au mois de mai Ce soir Sous la fraîcheur sous la chaleur sous la couleur Du temps vivant comme une amphore Sous la mobilité Des mois de novembre et de mai Je prends des poses Je fais semblant d’être soucieux de mon passé Un nostalgique Voyez je joue la comédie Je donne à sourire et à rire Du culte de la mélancolie Pourtant je sais vraiment pleurer Comme un enfant déçu comme un homme invincible Ils sont égaux quand trop d’injustice les couvre Eux que le feu rend ingénus Eux que l’espoir charge de feuilles innombrables J’aime à dire oui je sais être d’accord Avec la mer et la forêt rien qu’avec mes dix doigts Avec mes yeux et mes oreilles Car tel est mon désir car tel est mon plaisir Je suis venu à la lumière d’un pas léger Je ne suis pas né solitaire Ma nudité avait des sœurs Et comme l’eau troublée du soir J’enfante des nuées d’éphémères Je suis la nuée du brasier L’aube s’éveille et je m’éveille Et la promesse d’être heureux Suit mon serment d’être immortel Je suis moi-même et le visage humain A tant d’aspects sous le soleil Que je pourrais en être rassasié La sève monte et la terre s’accroît Et moi je gagne le plus dur combat Tout se marie et la mer et la terre Et la lumière et les hommes visibles Et l’avenir à l’instant et sans bornes Toutes les formes de la vie Ont réglé mon comportement Je me dénoue je me délie Mes rêves sont au monde Clairs et perpétuels Et je suis sage dans les yeux De chaque enfant et de sa mère Et le froment de mon amour Donne sagesse à tous les hommes Il n’est cœur qui veuille souffrir Cœur qui ne soit bon cœur et fort Comme un épi mûr et fertile Pour nous montrer notre lumière Les graines suivent le sillon De mon amour loin dans le temps Dans le passé rien que des ombres Dans l’avenir pas d’ennemis Rien que l’espoir et la confiance Le même bien la même force.