Soir au village

Alice de Chambrier

Au delà — 1883

Le village s’endort en son nid de verdure, Une vague fumée encor monte des toits, Un indicible calme envahit la nature Et gagne lentement la campagne et les bois. Un grand nuage rouge égaré dans l’espace Jette de longs reflets sur les cieux assombris, Puis insensiblement il se fond et s’efface Dans le vague brouillard des crépuscules gris. Tous les vieux paysans assis devant leur porte, Devisent sur leurs champs, sur le temps qu’il fera : Le raisin claire un peu, la récolte est très forte ; On aura de l’argent, lorsque l’hiver viendra. Les jeunes filles vont promener sous les saules, Marchant toutes de front en se donnant la main, Tandis que les beaux gars aux robustes épaules Malicieusement leur barrent le chemin. Chacun voudrait pouvoir retenir sa chacune, Ce sont de gais assauts qui n’en finissent pas, De longs éclats de voix, des rires, et la lune, Qui passe dans le ciel, sourit à ces ébats. Et les bœufs tachetés, couchés dans l’écurie, Ruminent lentement leur provende du soir, Pendant que leurs grands yeux tout pleins de rêverie Errent dans l’ombre épaisse et regardent sans voir.