Ombre

Lucie Delarue-Mardrus

Horizons — 1904

J’ai délivré mon cœur de tout ce qui l’encombre. Me voici seule avec mon rêve et ma raison. La nuit tombe. J’attends au fond de ma maison Que vienne l’ange noir de l’ombre. Les feuilles du dehors, en ombre, vont entrer Jusqu’à moi. Je verrai la lune derrière elles. Elle les poussera de toute sa clarté, Elles vont frissonner sur moi comme des ailes. Un jardin noir dansera sur mes murs Au rythme du vent dans les branches ; Et je verrai rôder doucement mes mains blanches Dans le palpitement de ce feuillage obscur. Je suis seule, et dehors c’est l’automne funèbre… — Au delà de la solitude et de la peur, Qui connaîtra jamais le secret de mon cœur Au fond des feuilles de ténèbres ?