Philomèle et Progné

Jean de La Fontaine

Fables — 1668

Autrefois Progné l’hirondelle De sa demeure s’écarta, Et loin des villes s’emporta Dans un bois où chantait la pauvre Philomèle. Ma sœur, lui dit Progné, comment vous portez-vous ? Voici tantôt mille ans que l’on ne vous a vue : Je ne me souviens point que vous soyez venue, Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous. Dites-moi, que pensez-vous faire ? Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire ? Ah ! reprit Philomèle, en est-il de plus doux ? Progné lui repartit : Eh quoi ! cette musique, Pour ne chanter qu’aux animaux, Tout au plus à quelque rustique ! Le désert est-il fait pour des talents si beaux ? Venez faire aux cités éclater leurs merveilles : Aussi bien, en voyant les bois, Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois Parmi des demeures pareilles, Exerça sa fureur sur vos divins appas. Eh ! c’est le souvenir d’un si cruel outrage Qui fait, reprit sa sœur, que je ne vous suis pas : En voyant les hommes, hélas ! Il m’en souvient bien davantage.