Parfumés de trèfle et d’armoise

Anna de Noailles

L’Ombre des jours — 1902

Parfumés de trèfle et d’armoise, Serrant leurs vifs ruisseaux étroits, Les pays de l’Aisne et de l’Oise Ont encor les pavés du roi. La route aux horizons de seigle, De betterave et de blé noir, A l’air du dix-septième siècle Avec les puits et l’abreuvoir. Un pied de roses ou de vigne Fournit de feuilles les maisons, Où le soir la lumière cligne Aux fenêtres en floraison. Dans les parcs, les miroirs du sable Reflètent l’ombre du sapin, La pelouse est comme une fable Avec sa pie et ses lapins. On y voit à l’aube incertaine Des lièvres rouler dans le thym, Comme chez Jean de La Fontaine Quand son livre sent le matin. — Quand La Fontaine avait sa charge De maître des eaux et forêts, Le pré pliait en pente large, Le bois avait ses bruits secrets, Les rivières avaient leurs tanches, La plaine humide le héron, Comme aujourd’hui où le jour penche Son soleil sur les arbres ronds. Ce soir, cette basse colline Bleuit au crépuscule long, Comme quand le petit Racine Jouait à la Ferté-Milon. — Ô beaux pays d’ordre et de joie Vous ne déchiriez pas le cœur Comme à présent où l’homme ploie Sous votre ardeur et votre odeur. — Quand Fénelon au temps champêtre Marchait dans le soir parfumé, Portant déjà la langueur d’être Un jour malgré soi-même aimé ; La lune, le hêtre immobile, L’eau grave, l’if silencieux, Entraient dans son rêve tranquille Et formaient la face de Dieu. Et quand après des pleurs de rage Les amants entraient au couvent, Les étangs et les beaux ombrages Les consolaient des yeux vivants. Car dans ce temps, haute et paisible, La Nature, ses bois, ses eaux, N’avaient pas cette âme sensible Qui plus tard fit pleurer Rousseau.