À la Goutte.

Antoinette Des Houlières

Poésies de Madame Deshoulières — 1688

Fille des plaisirs, triste Goutte, Qu’on dit que la richesse accompagne toujours ; Vous que jamais on ne redoute Quand sous un toit rustique on voit couler ses jours ; Je ne viens pas ici, pleine d’impatience, Essayer par des vœux, d’ordinaire impuissans, D’adoucir votre violence. Goutte, le croirez-vous ? c’est par reconnaissance Que je vous offre de l’encens. De cette nouveauté vous paraissez charmée. Faite pour n’inspirer que de durs sentimens, À de tendres remercîmens Vous n’êtes point accoutumée. Commencez à goûter ce qu’ils ont de douceurs ; Qu’on vous rende partout de suprêmes honneurs ; Qu’en bronze, qu’en marbre ou vous voie, Triomphante de la santé, Rétablir dans nos cœurs le repos et la joie. À combien de périls Louis serait en proie Si vous n’aviez pas mis ses jours en sûreté ! Tout ce qu’affrontait son courage En forçant de Namur les orgueilleux remparts Peignait l’effroi sur le visage Des généreux guerriers dont ce héros partage Les pénibles travaux, les glorieux hasards. Dans la crainte de lui déplaire, On n’osait condamner son ardeur téméraire, Bien qu’elle pût nous mettre au comble du malheur ; À force de respect, on devenait coupable. Vous seule, Goutte secourable, Avez osé donner un frein à sa valeur. Hélas ! qui l’aurait dit, à voir couler nos larmes, Dans ce temps que la paix consacrait au repos, Où de vives douleurs attaquaient ce héros, Que ses maux quelque jour auraient pour nous des charmes ? Mais quel bruit, quelle voix se répand dans les airs ? Quoi donc ! messagère invisible De tout ce qui se fait dans ce vaste univers, Auprès du grand Roi que tu sers On voit couler le sang. Événement terrible ! Quelle idée offrez-vous à mon cœur agité ? Sur l’excès de valeur et d’intrépidité, Ce héros sera-t-il toujours incorrigible ? Vous n’avez pas assez duré, Goutte dont j’étais si contente ; Vous trompez ma plus douce attente, Vous en qui j’espérais, et que j’avais juré De célébrer un jour par quelque grande fête, Si, pour nous conserver une si chère tête, Dans le camp de Namur vous aviez mesuré Votre durée à sa conquête. Ah ! que ne laisse-t-il à son auguste fils Dompter de mortels ennemis, Fameux par leur rang, par leur nombre, Mais qu’à suivre son char le ciel a condamnés ? Qu’il ne nous quitte plus, qu’il se repose à l’ombre Des lauriers qu’il a moissonnés. N’est-il point las de vaincre ? et ne doit-il pas croire Que son nom, pour durer toujours, N’a plus affaire du secours De quelque nouvelle victoire ? Ces Grecs et ces Romains si vantés dans l’histoire Ont sauvé leurs noms du trépas Par des faits moins brillans, moins dignes de mémoire. Affreuse avidité de gloire ! La sienne efface tout, et ne lui suffit pas ! De tant de nations la chère et vaine idole, Nassau, par plus d’un titre en monarque érigé, Dès qu’il sait Namur assiégé, Frémit, rassemble tout, et vers la Sambre vole. À voir si près de nous flotter ses étendards, À quelque noble effort qui n’aurait dû s’attendre ? Mais, tout savant qu’il est dans le métier de Mars, Il semble n’être enfin venu que pour apprendre Le grand art de forcer une place à se rendre, Et, pour ses alliés toujours rempli d’égards, Lancer sur notre camp de menaçans regards Est tout ce qu’il ose entreprendre. Tout ce qui justifie et nourrit les terreurs, L’art, la nature, cent mille hommes, Et ce que l’hiver a d’horreurs, Malgré la saison où nous sommes, Auront vainement entrepris De rendre Namur imprenable ; Quand Louis l’attaque, il est pris. Et cet amas de rois que sa puissance accable, Est la montagne de la Fable, Qui de l’attention fait passer au mépris. Non, je ne me suis point trompée : Je vois courir le peuple, et je lis dans ses yeux Que Louis est victorieux. Ma crainte pour sa vie est enfin dissipée, Et je n’aspire plus qu’à revoir dans ces lieux Ce héros dont mon âme est toujours occupée. Goutte, qu’on vit trop tôt finir, Et dont je viens d’avoir l’audace de me plaindre, Puisque pour ce vainqueur on n’a plus rien à craindre, Gardez vous bien de revenir. Ne le dérobez point à notre impatience. Lorsqu’il est éloigné de nous, Tout est enseveli dans un morne silence, Et le faible plaisir que donne l’espérance Est le seul plaisir qui soit doux. Mais, Goutte, s’il est vrai, ce qu’on nous dit sans cesse, Que jusqu’à l’extrême vieillesse Vous conduisez les jours lorsque vous ne venez Qu’après qu’on a passé huit lustres ; Pour des jours précieux et toujours fortunés, Jours qui sont tous marqués par quelques faits illustres, Quelle espérance vous donnez !