Guillaume II

Émile Verhaeren

Les Ailes rouges de la guerre — 1916

Les soirs de fête, en des banquets, Il s’évoquait À la lueur de candélabres ; Son buste chargé d’or dans l’or étincelait Et son verbe emphatique et farouche jonglait Ou bien avec son casque ou bien avec son sabre. Il sévissait, pareil à l’aquilon, De l’un à l’autre bout de son empire énorme ; Il paradait de large en long, Coiffé, sanglé, botté, du front jusqu’aux talons. Pourtant, bien qu’il le décorât des cent galons De ses cent uniformes, Son bras gauche restait obstinément difforme. Il était l’Empereur, mais demeurait celui Qu’assiègent les grands rêves Et qui ne parvient pas à soulever le glaive À deux mains, devant lui. Son mysticisme dur, violent et rapace Volait la foudre au ciel pour menacer l’espace ; La fourberie armait son esprit puritain ; Il ordonnait et déplorait la tragédie Du massacre éclairé par le rouge incendie ; Pendant qu’il brûlait Reims, il pleurait sur Louvain. 11 trompait et mentait jusque dans sa prière, Il était tout orgueil et son geste hautain Lui paraissait devoir subjuguer le mystère Et intimider Dieu. À toute heure, en tout lieu, De la Flandre jusqu’en Crimée Retentissait le pas scandé de ses armées. Ses régiments ? — il les dressait à coups de botte ; La schlague ? — il la disait âprement patriote ; Un morne automatisme animait seul l’essor Des bataillons compacts qu’il jetait vers la mort. Dites, pour broyer à la fois France et Belgique, Dites, depuis quels temps Préparait-il ses peuples allemands À sa guerre pédagogique ? Hier à Jérusalem, et demain à Tanger, Et plus tard à Bagdad, et puis un jour en Chine, Le monde était pour lui comme un tremplin léger Où s’exerçaient son pied, sa jambe et son échine. Au Nord, les soirs d’été, il se croyait pareil Aux paladins casqués des légendes insignes. Parfois, il s’affublait en Lohengrin vermeil Et son yacht, sur la mer, voguait, blanc comme un cygne. Il s’employait partout, fantasque et affairé. Il ne se doutait pas, en son âme étourdie, Que de tout ce qui est simple, noble et sacré Il était la coupable et morne parodie. Son fils, sec et fluet, était plus fol encor. Bien qu’il mêlât Dieu sait quels vices de caserne Avec un goût étrange et sombre pour la mort, On le disait strict et moderne. Sans doute il eût voulu régner avant son temps. Pourtant, Bien qu’ils fussent l’un de l’autre le châtiment, Fils et père se renvoyaient, publiquement, La gloire Et d’être l’un pour l’autre un soleil dans l’histoire Et de se compléter par leur rayonnement. Mais leur peine à tous deux était certe infinie, Quand ils fouillaient, le soir, leur cœur et leur cerveau Sans y pouvoir trouver ne fût-ce qu’un lambeau De volante grandeur ou de soudain génie. Ils ne se disaient rien, car tous deux comprenaient. L’Empereur, tout à coup, rageait et fulminait, Et dans un geste brusque il jetait son délire Comme mesure à son empire ; Il se voulait grand quand même, dès aujourd’hui « Son peuple et ses soldats s’affoleraient en lui ; Ils formeraient ensemble une force damnée, Hypnotisant la terre et la mer étonnée ; La cruauté, l’effroi, la rage et la fureur Peuvent, elles aussi, atteindre à la grandeur ; On ne sait quoi de formidable et d’âpre éclate Dans les destins de la science scélérate. Automatiquement, sera dompté le sort. Autres apparaîtront et la vie et la mort. Plus n’est besoin d’honneur, de vertu ni de gloire, Puisque le calcul fourbe et la trahison noire Abattent plus sûrement encor Sur l’univers dompté les poings de la victoire. D’ailleurs n’est-il point, lui, l’Empereur et le Roi Qui seul conçoit et définit le droit Qu’acceptent de ses mains vingt peuples tributaires ? N’a-t-il point ses canons, dont les feux solitaires Brisent un fort et ses coupoles d’un seul coup ? Commençant par Paris, finissant par Moscou, Avec sa garde blanche il fera ses entrées Sous les portes aux cent fleurons Des capitales atterrées ; Et ses fifres et ses tambours et ses clairons Annonceront Que désormais surgit sous le ciel d’Allemagne, Pour la terreur du monde, un plus grand Charlemagne. » Hélas ! depuis le temps que ce rêve s’en vint Battre son front étroit et vain On a pu voir déjà dans l’immense fumée, Son aigle noir comme la nuit N’étendre plus sur lui Qu’une aile pauvre et déplumée.