La reine des neiges

Marie Krysinska

Rythmes pittoresques — 1890

Je garde la mémoire fidèle Des vieux contes, contés Par les bonasses vieilles Si bonasses et si vieilles. Elles me semblaient avoir au moins mille ans Car l’œil d’un enfant s’effare devant Les rides. Dans un Pays, très loin — très loin, La Reine des Neiges en robe de givre Couronnée d’étoiles Polaires, Habite un vaste et froid Palais Aux murailles de glace Que la Lumière Boréale Orne de sanglantes panoplies. Le Trône est tout de clairs joyaux : Frêles colonnettes de stalactites Et puissantes assises De cristal frigide. Et la Reine aux lents gestes pacifiants Commande aux Vents Hyperboréens Qui s’en vont porter le blanc trésor Des bonnes Neiges À toute la terre transie Le blanc et doux trésor Des douces neiges, Pour qu’elles couvrent les champs engourdis Et fassent sur les routes désolées Des tapis propices Aux pas des errants. Elle envoie le voile éblouissant Des chastes Neiges À la frissonnante nudité des branches D’arbres, orgueilleux naguère De leurs robes vertes ; Et le trésor des immarcessibles Neiges Aux chaumières grises Qui par sa grâce deviennent Vêtues de splendeur. Elle envoie le don munificent Des Nuptiales Neiges, Qui se font miraculeux décor Dans les campagnes silencieuses, Où la Fée de la Nuit mène sous la lune Le cortège des amoureuses Fêtes — Parmi les prés devenus pareils À des océans de blancheurs Diamantés d’étoiles. — Et, sur les champs, les bois et les villes, Du haut du pâle ciel, C’est Elle qui ordonne Aux légères Neiges De tomber : plumes d’oiseaux blancs Et faire des lits au long Sommeil sans rêves Pour les attristés qui tendent leurs bras Lassés, vers la clémente Mort. Et voici qu’un jour De trois points du monde Trois voyageurs sont venus ; Le premier était un Poète Et il dit : Reine des Neiges Donne-moi un cœur de glace, Car ma mie Est trop méchante Et que je chante Mes plus jolies chansons ; Ou que je pleure Les plus tristes pleurs De mon cœur, Jeu est pour elle Ma peine ; Quand plus ne l’aimerai De merveilleux chants chanterai Donne-moi un cœur de glace Reine des Neiges. Le second était un chevalier Et il dit : Reine des Neiges Donne-moi un cœur de glace, Car lorsque en guerre je pars Femme et petits pleurants Me fendent l’âme Et font trembler mon épée dans ma main ; Si plus personne n’aimais De gloire me couvrirais — Donne-moi un cœur de glace Reine des Neiges. Le troisième était un Juif Et il dit : Reine des Neiges Donne-moi un cœur de glace, Pour que plus jamais La plainte des Piteux Que je dépouille Ne m’importune ; Quand plus aucun remords n’aurai Encore plus d’or amasserai — Donne-moi un cœur de glace Reine des Neiges. Et la Reine des Neiges Leur donna trois jolis cœurs de glace Et ils s’en furent contents Mais voici qu’un jour Des trois points du monde Les trois voyageurs Y sont revenus. Le Poète dit : Reine des Neiges Prends mon luth, je n’en ai plus que faire — Depuis que j’ai un cœur de glace Je ne peux plus chanter. Le chevalier dit : Reine des Neiges Prends mon épée ; je n’en ai plus que faire — Depuis que j’ai un cœur de glace Je n’ai plus de courage. Et le Juif dit : Reine des Neiges Prends mes sacs d’écus, je n’en ai plus que faire — Depuis que j’ai un cœur de glace Je ne peux même plus Aimer mon or. J’ai gardé la mémoire fidèle Des vieux contes, contés.