La Plume

Alice de Chambrier

Au delà — 1883

J’ai vu dans la fange jaunâtre, Au bord du trottoir ruisselant, Une plume au reflet d’albâtre Qu’avait perdue un pigeon blanc. L’oiseau, dans un essor rapide, Avait passé devant mes yeux, Laissant après lui dans le vide Cette plume au reflet soyeux. Pendant une courte minute, Dans l’air elle avait palpité, Puis avait commencé sa chute Vers la boue et l’humidité. Dans sa marche incertaine et lente, Elle semblait encor chercher Une protection absente, Un point auquel se raccrocher… Mais en vain !… Sur l’ornière impure, Dans un vague frémissement, Intacte encore et sans souillure, Elle se posa tristement… Le cœur s’attendrit et s’épanche Souvent sans qu’on sache pourquoi : L’aspect de cette plume blanche Me mit dans l’être un vague émoi ; Elle me fit penser aux âmes Qu’un sort triste et mystérieux Abandonne aux chemins infâmes Où rampe le vice odieux. Qui pourrait calculer leur nombre ? Jusqu’ici, nul ne l’a tenté… Et l’on s’étonne si dans l’ombre On voit sombrer leur pureté ! C’est comme un ange aux grandes ailes Qui les laisserait en passant Tomber, hélas ! blanches et frêles, Sur notre sol noir et glissant ; Pour les sauver il n’est personne, Nul ne les tire du bourbier ; La nuit partout les environne Et l’orgueil les foule du pied !