Le Retour du Marin

Marceline Desbordes-Valmore

Les Pleurs — 1833

Pour qui s’épuise à travailler La mort est un doux oreiller. — « Petits enfans, vos jeunes yeux, Entre l’eau qui gronde et les cieux, Ont-ils vu blanchir une voile ? Celle dont j’ai filé la toile, Si mon rêve dit l’avenir, Avant l’hiver doit revenir. » — « Oui ! tantôt sur la roche nue, En regardant l’errante nue, Nous avons vu là bas, là bas, Rouler une voile sans mâts. » — « Enfans des pauvres matelots, Dont les pères sont sur les flots, Votre voix peut percer l’orage ; Criez de tout votre courage ! Dans l’éclair aux sombres couleurs, Voit-on flotter nos trois couleurs ? » — « Non ! du haut de la roche nue, Quand l’éclair déchire la nue, Sur ce pont qui flotte vers nous, On ne voit qu’un homme à genoux. » — « C’est lui ! fidèle et courageux, Au fond de mon rêve orageux, Cette nuit je l’ai vu paraître : Descendez pour le reconnaître ! Moi j’ai tant pleuré que mes yeux Ne verront plus Jame qu’aux cieux ! » — « Quoi ! la foudre en crevant la nue, L’a jeté sur la roche nue ; S’il n’a pas cessé de souffrir, Descendons l’aider à mourir. » Et les enfans des matelots Retirèrent Jame des flots. C’était Jame ! et la fiancée, Vint toucher à sa main glacée, Son doux lien, son anneau d’or ; Car Jame le portait encor ! Qu’ils sont bien sous la roche nue, À l’abri de l’errante nue, Oublieux de leurs mauvais jours, Morts… et mariés pour toujours !